A-t-on perdu la mémoire des vaccins ?

Le 22 avril dernier s'ouvrait la semaine européenne de la vaccination sous l'égide de l'Organisation Mondiale de la Santé. Marisol Touraine en a profité pour caresser dans le sens du poil les laboratoires pharmaceutiques quelque peu malmenés par l'annonce de son plan d'économies pour la santé. La Ministre s'est ainsi rendue dans un centre de santé du 13ème arrondissement à Paris pour réaffirmer les bienfaits de la vaccination à des Français de plus en plus réticents avec la vaccination.

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Selon un sondage de janvier 2013, le climat de défiance envers les vaccins augmente. Alors que la France, longtemps gourmande en médicaments, est revenue dans la moyenne européenne, 87% des Français s'estiment encore "trop gros consommateurs de médicaments". Et 1 Français sur trois n’a pas confiance dans les vaccins, les estimant beaucoup moins sûr que les médicaments en général. Pourtant les précautions et la vigilance dans l'élaboration des vaccins n'ont cessé d'être renforcées. Trop de médicaments ? Pas assez de vaccins ? Le vaccin traverse-t-il une crise de confiance ?

 

Trop ?

De manière globale, l'industrie du médicament est l'enjeu de représentations médiatiques complexes. L'enquête IPSOS a aussi porté cette année sur les médecins qui partagent également le même sentiment de surconsommation : 86% des médecins interrogés déclarent qu’"en France, on consomme trop de médicaments". Et 71% d'entre eux pensent que "les médecins prescrivent trop de médicaments".  Pourtant, une note de mars 2014 du Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective (CGSP) rappelait que malgré un recul de la consommation de médicaments, la France reste l’un des premiers consommateurs européens de médicaments. Ainsi, en 2012, le montant des ventes des industries pharmaceutiques a globalement reculé de 1,5% : "Certains pays nous rejoignent, voire nous dépassent désormais sur quelques classes de médicament. Cette diminution fait suite aux politiques publiques de régulation développées depuis une quinzaine d’années (...). D’autres facteurs comme la crise de confiance vis-à-vis des médicaments après les scandales sanitaires récents (médiator, pilule contraceptive, etc.) ou le renoncement aux soins expliquent cette baisse". Néanmoins, cette diminution des ventes en 2012 est "plus marquée en chiffre d’affaires qu’en unités" : 3,1 milliards de boîtes ont été vendues en 2012, soit en moyenne 48 boîtes de médicaments par habitant.

Et pourtant, si le médicament, fantasmé ou non, reste un remède plébiscité, le vaccin souffre de sa mauvaise presse. On constate depuis quelques années un recul de la couverture vaccinale. Entre 2009 et 2012, la couverture vaccinale pour la grippe saisonnière des personnes à risque (plus de 65 ans, malades chroniques, femmes enceintes, personnes obèses) est ainsi passée de 60 à 50%.

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Des maladies que l'on pensait éradiquées ou maîtrisées peuvent réapparaître. Ainsi, face à l'épidémie de rougeole constatée en 2008, les autorités sanitaires ont dû lancer une campagne de sensibilisation pour rappeler l'importance de la vaccination. Selon un  rapport de la Cour des Comptes publié en 2013, "entre 2007 et 2011, le nombre de cas de rougeole déclarés est passé de 40 à 15 000".  Selon l’Institut de veille sanitaire, entre 2008 et 2011, 36 cas de tétanos, dont 11 mortels, ont été recensés en France, principalement chez des personnes âgées. Par ignorance ou négligence, les Français relâchent leur vigilance.

La mémoire dans la peau

Aujourd'hui, la plupart des maladies prévenues par les vaccins ont disparu, ou presque. C'est parce qu'il n'y a plus de proximité avec ces maladies qu'on les perçoit inoffensives. Et le vaccin inutile. Alors que le médicament soigne un mal perceptible ou connu, le vaccin ne soigne pas : il prévient l’apparition d’une affection potentielle dont on ne perçoit plus la dangerosité directement. C'est pourquoi, régulièrement, les spécialistes soulignent la nécessité d’être à jour de ses vaccins contre la coqueluche, la rubéole, les oreillons ou le tétanos. L'absence d'expérience de la maladie, voire de la mort, ne marque plus les consciences pour légitimer les valeurs ajoutées de la vaccination. Nous avons perdu la mémoire de ces maladies; pour Serge Montero, président du comité vaccins du LEEM, "il y a dissymétrie entre la perception du bénéfice et celle du risque".

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En ce sens, la Ministre qui avait fait le déplacement au sein du centre de vaccination Charles Bertheau dans le 13ème arrondissement de Paris a déclaré fort justement : "Le vaccin a permis de sauver des millions de vies. C’est l’un des plus grands succès des politiques de santé publique. Mais il n’appartient pas pour autant à l’Histoire. C’est la protection d’aujourd’hui face aux maladies d’aujourd’hui." Le rapport de la Cour des Comptes, dressant le bilan des 2 objectifs (seulement les objectifs n°39 et 42 concernent la vaccination parmi les 100 objectifs annexés à la loi d'août 2004), jugés "trop globaux" (p.25), rappelle également que "lorsqu’une couverture très élevée est atteinte, l’absence de cas pendant une certaine période peut suggérer que l’objectif d’élimination est atteint, alors que l’accumulation des personnes susceptibles de la contracter, constituées des enfants ayant échappé à la vaccination et à la maladie, peut se faire de manière silencieuse (période appelée « lune de miel »), jusqu’à ce que le niveau de réceptivité correspondant au seuil épidémique soit atteint. L’introduction de l’agent viral peut alors occasionner une épidémie de grande ampleur et qui affecte, avec des formes plus agressives que les formes infantiles, de jeunes adultes" (p.26-27) Ainsi, la France s'est retrouvée au cœur de l’épidémie européenne de rougeole. "Chez les enfants de moins d’un an, une hospitalisation a été nécessaire dans 40 % des cas et chez les plus de 15 ans, dans un tiers. Sur les 22 000 cas répertoriés entre 2008 et 2011, on a constaté 900 pneumopathies sévères, 26 encéphalites et 10 décès. La France était le pays d’Europe de l’Ouest le plus touché en 2011 et considérée par les Etats-Unis comme le premier importateur de cette maladie sur leur sol." (p.40)

Plus connectés, plus vaccinés ?

À l'occasion de son déplacement, Marisol Touraine a présenté le calendrier vaccinal et souhaité également développer le carnet de vaccination électronique (CVE). Associé à la carte Vitale, il permet une remontée rapide des informations sur la couverture vaccinale.

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Dans la région Aquitaine, où s'enregistrent de faibles taux de vaccination, un modèle de carnet de vaccination électronique a été développé par le Pr Jean-Louis Koeck, responsable du centre de vaccination internationale de l'Hôpital d'instruction des armées Robert Picqué (Bordeaux). En fonction des informations enregistrées et l'historique vaccinal du patient, le carnet dématérialisé envoie des alertes lorsque les vaccins ne sont pas à jour. Aujourd'hui, l'expérimentation a été étendue sur l'ensemble du territoire et chacun peut télécharger une application smartphone ou se rendre sur le site mesvaccins.net. Mais pour l'instant, il s'agit d'une initiative privée sous l'égide du Groupement d'Etudes en Préventologie, certifiée par la CNIL, et seulement 90 000 carnets de vaccination ont été créés et 6 000 professionnels de santé sont recensés. L'enjeu autour de la vaccination, à l'heure où la perception du risque a été quasiment évacuée, repose sur la communication et la prévention. Et les médecins libéraux en sont le maillon essentiel. Encore faut-il les mettre dans la boucle et les ménager...

 

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
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