Accueil / Tout ce qui concerne le secteur pharmaceutique et le médicament. / Médicament : l’ire du LEEM et l’âme du LIR

Médicament : l’ire du LEEM et l’âme du LIR

La stratégie de communication du LEEM et du LIR s'appuie sur un nouveau paradigme. Mais des efforts de transparence restent à faire sur la fixation des prix

La décapitation sans sommations de l’état major de SANOFI par son conseil d’administration la semaine dernière montre la brutalité du management des capitaines d’industrie, même si Pôle Emploi, toute compassion gardée, n’est pas la destination promise à Christopher Viehbacher, son sémillant ex-DG, après que les actionnaires de la grande firme française ont décidé de le virer. Capital, au printemps dernier, ironisait sur son salaire car, dixit le journal, le patron de Sanofi était le mieux payé des 98 premières entreprises françaises.
Au-delà des vicissitudes des grands de ce monde, le départ de Viehbacher coïncide avec le décrochage du titre de Sanofi en bourse. Cause ou effet ? Allez savoir.
Et ceci nous amène à constater un paradoxe dans le discours sur le médicament.
Tantôt, on fête avec euphorie la décroissance de la consommation de médicaments par les Français considérés comme des addicts du comprimé et la grande victoire du commandant Rocky sur les dépenses de santé ; tantôt, on pleure sur la chute de 10,6% de l’action du laboratoire français, le groupe pharmaceutique perdant sa première place au CAC 40 derrière Total (cf Les Echos de mercredi).
Les labos (comme d’ailleurs tous les professionnels de santé, et même les CHU), sont dans cette situation schizophrénique : ils bombent le torse quand ils affichent leurs résultats d’activité mais courbent l’échine devant l’Etat, tout ballotés qu’ils sont entre la fierté de créer de la valeur ajoutée et la contrition d’avoir été trop dépensiers.

Lire : loi de santé : le  mal-être des présidents de CME privés

Sur la défensive

Les polémiques récentes dans le domaine de la santé ont généré la suspicion. Dans toutes les affaires (H1N1, Servier, PIP, pilule contraceptive…) à tort ou à raison, l’industrie pharmaceutique a été visée par la réprobation collective.
Par contagion, la méfiance s’est propagée aux professionnels de santé, en particulier aux généralistes, confrontés à des interrogations accrues des patients, glanées ici et là sur les forums Internet, sur le bénéfice-risque des médicaments.

Le résultat est que, quelques années après l’affaire du Médiator, le capital de confiance n’a pas été reconquis. Les industriels partent en ordre dispersé sur le terrain en quête de reconnaissance, incapables, faute d’interlocuteurs, d’expliquer les mutations intrinsèques de la profession (marginalisation de la visite médicale, produits issus des biotechnologies, assèchement de la R&D).
On assiste donc à une régression de 10 ans à la triple différence près que les médecins ne sont plus les mêmes, les caisses sont dans un système d’obéissance pyramidal qui leur interdit toute liberté, et le reste des administrations a fusionné dans un organe régional d’Etat, l’ARS, qui ne connaît que la trique.
Là-dessus s’ajoutent quelques attaques récurrentes de délateurs qui en ont fait leur commerce (Even et Debré, rapport Rivasi, Clémence Thévenot : le grand fiasco etc.)

La stigmatisation de l’industrie, même si elle n’est pas au fond vraiment souhaitée par les pouvoirs publics, les arrange bien. L’individualisme des entreprises les sert malgré les tentatives de démarches collectives (LIR, LEEM, G5) pour dénoncer le poids de la facture infligée aux labos et destinée à satisfaire sans ciller aux promesses d’économie de la LFSS. Car, qu’on se le dise, dans une économie de la santé administrée, un bon gouvernement est celui qui réduit les dépenses.

Lire : la santé en panne d'innovation ?

Depuis plusieurs années, l’industrie est dans une équation défavorable :

  • un taux K à 0,4 % alors que l’ONDAM est à 2,5
  • une politique démesurément favorable aux génériques
  • une action pugnace des caisses sur les prescriptions qui s’enorgueillit de résultats montrés comme exemplaires
  • une information quasi-monopolistique de la CNAMTS sur la supposée surconsommation pharmaceutique des Français
  • la mise en coupe réglée, via les ARS, des hôpitaux sur la liste en sus et les PHMEV
  • la tentative (avortée) sur les ATU
  • l’autre tentative sur les bio-similaires

Dans ce contexte de contrainte économique lié au PLFSS, le discours sur les avancées scientifiques, sur la recherche et l’innovation, et sur les conséquences de l’assèchement de la R&D n’a pas de place.

Dès lors, l’industrie, comme les autres professionnels, est sur la défensive et réagit comme si la condamnation était sans appel.
Chaque année, en effet, toutes les discussions sont polluées par le débat sur les économies. La LFSS apparaît comme un couperet qui interdit toute initiative s’écartant de la pensée unique : celle qui repose sur le concept que la santé est un secteur dépensier et qu’il faut le réguler.

Lueurs

Malgré l’impérialisme de la cour des comptes, les politiques ont semblé prendre conscience que le raisonnement était biaisé et qu’à force d’économies, on allait finir par scier la branche sur laquelle la protection sociale est assise.
Le regard fixé sur les lueurs de l’horizon lointain de la reprise économique, députés et sénateurs se posent des questions. Et si Sanofi décroche, quelles conséquences sur l’économie, le chômage ? Et voilà nos politiques tiraillés à leur tour par ce paradoxe. Car enfin, la santé représente quand même plus de 2 millions d’emplois en France.

Paradoxalement, pendant la campagne électorale de 2012, la gauche avait été plus offensive que la droite. Avait-on entendu ainsi des phrases qui pouvaient apparaître comme un réel changement de paradigme : "sortir de la vieille image de la santé vue comme un coût" ou encore "considérer la santé comme un puissant levier de développement économique"  avait susurré le futur président.
En se rendant "avec un esprit de confiance et d’ouverture" à l’université d’été du MEDEF, le précédent premier ministre semblait confirmer les prémices d’un changement d’attitude. Comme la création et l’installation du HCFi-PS (haut comité du financement de la protection sociale) inclinait à penser qu’une réforme du financement de la sécurité sociale était dans les têtes.
En 2014, même scénario : Manuel Valls se rend à l’université du MEDEF pour renouveler l’ouverture et faire ami-ami avec un Gattaz qui pourtant n’en finit pas de jouer la provocation.

Les espoirs les plus tangibles ont été générés par la diffusion du rapport du CSIS que présidait le premier ministre lui-même le 5 juillet 2013.
44 "mesures stratégiques
pour une industrie responsable, innovante et compétitive contribuant au progrès thérapeutique, 
à la sécurité sanitaire, 
à l’économie nationale
et à l’emploi en France" ont été présentées, pensum aux engagements bibliques étant apparu à bien des égards comme une feuille de route pouvant contribuer, par déduction, à une refonte des bases du système de protection sociale.

Néanmoins, rien ne s’est produit. Les PLFSS successifs, d’une exceptionnelle indigence, en dehors de quelques fioritures idéologiques tirées maladroitement du rapport Cordier ou du rapport Compagnon sans portée véritable, n’auront retenu du CSIS que les quelques propositions au service de la maîtrise du déficit. Plus encore, un amendement du sénat, la semaine dernière, en vient à proposer d'infliger à la seule assurance maladie les économies attendues du côté des prestations familiales, l’ONDAM passant de 2,1% à 1,7%.

Changement de discours

D’une rhétorique de conflit, le LEEM en vient à la pédagogie. On se souvient en effet des uppercuts lancés par le syndicat de l’industrie pharmaceutique, dans le vide, sur une cible invisible, adversaire fugace mais redoutablement efficace. Comment se battre contre une idéologie d’Etat qui a conquis tous les esprits et phagocyté tous les raisonnements économiques ? On se souvient par exemple de la contre-attaque du LEEM sur le rapport Rivasi.

Lire PLFSS 2014 : les industriels montent au créneau

Depuis peu, le LEEM appuie volontiers sur la corde sensible du déclin industriel français. Le colloque organisé le mois dernier par le LEEM intitulé "Colloque Production", introduit par son président Patrick Errard, n’y va pas par quatre chemins. On y apprend que la R&D dans l’industrie pharmaceutique c’est 20 000 personnes qui travaillent sur le sol français pour un secteur de pointe qui emploie plus de 100 000 personnes et dégage un excédent commercial de 9,5 milliards d’euros par an.
En appui à la démonstration du LEEM, les études de AD Little et de Roland Berger démontrent la puissance du secteur car, dixit Patrick Biecheler dudit Cabinet Roland Berger, l’industrie du médicament génère plus de 300 000 emplois en sous-traitance et autres emplois induits.
Il est vrai que les responsables du petit monde de la santé, vivant sur des idées toutes faites et économes de réflexion, n’ont en tête que la pléthore de visiteuses médicales dont est doté ce secteur et dont le rôle est de taper la causette avec les prescripteurs en panne d’imagination. On ne parle jamais de ces 20 000 chercheurs, le plus souvent inconnus, moteurs de l’innovation française et des grandes réussites thérapeutiques.

De son côté – nous devrions dire : en complément, car les seconds sont aussi dans le premier – l’association des 16 plus gros industriels de la pharmacie installés sur le sol français, regroupés dans le LIR, association loi 1901 présidée par Denis Helllo, qui se définit comme un "espace de réflexion sur l'innovation et le futur de la santé",  s’évertue à lancer une grande campagne de communication sur l’avenir de notre système de santé. "Imaginons la santé" s’adresse autant au public qu’aux acteurs du système de santé. Fini les coups de boules contre un État qui ne veut rien entendre, on valorise ici "l’innovation en santé : l’espoir des Français".
Le LIR s’est fendu de deux pages dans Le Monde du 30 septembre pour insuffler sa nouvelles stratégie de communication, deux pleines pages sous forme de communiqué en même temps que, hasard de la rédaction, Chloé Hecketveiller publiait un article assassin sur "ces médicaments trop chers pour la France".

Encore un effort de transparence

Il en faut un peu plus pour changer de paradigme économique. L’industrie pharmaceutique n’est pas seule. Même si son impact est massif sur l’économie française, les autres acteurs de santé sont dans la même panade.
Pourtant, les éléments conceptuels existent, on les trouve dans de nombreux rapports qui ont connu des gloires éphémères mais sont vite tombés dans l’oubli faute d’avoir été retravaillés dans un cadre cohérent et déclinés en une véritable modélisation économique. On pense en particulier à Attali, Gallois, Lauvergeon pour les plus récents.
On ne parle assurément pas assez des métiers de la recherche, des "travailleurs de l’ombre", du cheminement d’une molécule, des essais cliniques sur des patients en impasse thérapeutique, de l’espérance de vie, des services hospitaliers de pointe, des progrès de la santé publique. L’opinion ne retient que le harcèlement des visiteurs médicaux, le cynisme du marketing, les conflits d’intérêts, les congrès sous les tropiques et la publication des bénéfices.
Mais, assurément, ce qui fait le plus défaut est l’information sur les prix.
On ne met semble-t-il pas assez à la disposition des citoyens les éléments de fixation des tarifs. Le feuilleton Gelead pour l’hépatite C nous l’a rappelé récemment. Quand un laboratoire réclame un prix considéré comme excessif, la mécanique manque cruellement de transparence. Catherine Ducruet dans Les Echos du 3 novembre disserte sur ce manque de transparence et milite en faveur d’un Nice à l’anglaise dont nous avons une balbutiante copie en France au sein de la HAS.

La construction d’un discours nouveau dans la perspective d’un changement de paradigme implique une nécessaire clarification. On ne sait rien des investissements dans la R&D, un labo est une boîte noire dont on ignore les règles internes, les contraintes et les échecs. Pour preuve, cet article de Stéphane Benz dans L'Expansion d'octobre dans la bien-nommée rubrique "idées reçues", dans lequel l'impertinent auteur affirme que, en matière d'innovation, c'est l'Etat qui prend le plus de risques. Un exemple cité par l'auteur : le médicament Glivec de Novartis aurait été financé par des fonds publics américains via le Drug Orphan Act.

A bon entendeur.

Crédits photos : Divine Harvester.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.
x

Lisez-aussi

La Lettre de Galilée

Marisol Touraine rend visite à Google

Le 15 mars dernier, avant de s'envoler pour la Californie à la ...

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer