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L’overdose médiatique : de Dvořāk à Biba

La relation médecin/patient a subi les influences d’un environnement évolutif marqué essentiellement par l’essor économique. Car, comme le signale avec clairvoyance Jean Fourastié en 1979 dans un opuscule resté célèbre, « les trente glorieuses », la France entre 1945 (année de naissance de la sécu) et 1973 a vécu une « révolution invisible » (sous-titre du livre) marquée par son entrée, quelques années après les Etats-Unis, dans la société de consommation.

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Les biens et services médicaux ont suivi le même chemin que les aspirateurs et les réfrigérateurs. La croissance et l’augmentation du pouvoir d’achat ont permis aux Français d’acheter des tables en formica, des pavillons en banlieue et des vacances en camping à Saint-Malo ; la quasi-gratuité des soins offerte par la sécurité sociale de Monsieur Laroque a autorisé parallèlement chaque assuré social à s’abonner à son généraliste.
La médecine a donc utilisé les mêmes canaux que les autres biens de consommation : la télé, la presse, le net.
Constate-t-on une influence des médias sur les consommations de biens et services de santé ? Beaucoup de témoignages affirment que le comportement des patients est largement influencé par les informations que ceux-ci reçoivent tous les jours par le canal des principaux médias de masse. À vrai dire, nous n’avons pas trouvé d’études ou d’observations scientifiques permettant d’accréditer cette intuition forte.

La médecine dans la lucarne

À regarder de plus près la consommation de soins, il est vrai que la courbe suit « la révolution invisible » de Fourastié. La CSBM n’a pas cessé de croître depuis plus d’un demi-siècle. Le graphique présenté dans le n° 831 de la DREES est caractéristique : une diagonale qui part à 2% du PIB en 1950 pour arriver à 10% en 2010.
En structures, le point de vue change. La part du revenu des ménages consacrée à la santé évolue très doucement en un demi siècle. Elle côtoie la part consacrée au tabac et à l’alcool (tout un symbole !), respectivement presque 4% du budget des ménages.

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Graphique Galilée réalisé à partir des données de l’INSEE.

Dvořāk et la médecine en nœud-pap’

La télévision fait son apparition juste après la guerre. Et la santé fait son apparition à la télévision à la fin des années 50. Objet de luxe réservé à quelques centaines de privilégiés en 1949 (il fallait 7 mois de salaire d’un ouvrier qualifié pour se payer un poste de télévision), ils sont 2 millions de Français à en posséder un en 1960, 10% des foyers. La télévision devient un objet de consommation courant. En 2000, 98% des Français regardent la télévision plus de 3 heures par jour.
"Médicales", la première émission sur la santé est diffusée en 1956. Elle est créée par Igor Barrère, mousquetaire avec Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet, Pierre Lazaref, des fameuses "cinq colonnes à la Une", émission de reportage sur l’actualité politique qui a su se dégager des tenailles de la censure gaulliste.
Rebaptisée "Médecine à la Une" puis "santé à la Une", l’émission médicale coproduite par Etienne Lalou, durera jusqu’en 1984.

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L’hôpital fait l’objet d’une réforme en 1958 qui lui donne son envol et sa réputation d’excellence. La caméra d’Igor Barrère va pénétrer dans ce milieu secret de la recherche, de la découverte, de la prouesse technologique, elle va s’introduire dans les blocs opératoires et même dans le corps humain. Après un jingle connu de tous les Français de cette époque (la symphonie du Nouveau Monde d’Anton Dvořák), l’émission commençait généralement par un entretien avec un hautain patron hospitalier, le plus souvent un chirurgien, qui faisait un cours condescendant de médecine, revêtu de sa blouse blanche et arborant son stéthoscope. Le patient était à peine entrevu. Il allait bien. Bien sûr.
Les médecins généralistes de l’époque verront débarquer le lendemain dans leur cabinet tous les hypocondriaques du quartier.

Barrère, Barrère… et les autres

La Lettre de GaliléeIgor Barrère était journaliste mais aussi médecin. Sa fille Anne Barrère, épouse de Robert Namias un temps patron de l’information sur TF1, après avoir coproduit l’émission avec son père pendant quelques années, reprit le flambeau en tant que patronne de la société de production Editel. Sa fibre médicale se limitera à la présidence d’une fondation pour la recherche médicale (Pasteurdon).
Plusieurs chaînes de télévision se sont lancées dans la diffusion d’émissions médicales qui vont aborder les sujets tabous : l’incontinence urinaire, les pannes sexuelles, les insomnies… Les patrons de chaîne ne s’y trompent pas, ces émissions font de l’audimat.
Dans la trajectoire d’Igor Barrère, François de Closets, son congénère (à 2 ans près) lance sur Antenne 2, en 1992 une émission qui restera sur un mode très pédagogique, « Savoir plus santé », en compagnie d’un médecin Martine Allain-Régnault. Axée sur les nouveaux traitements, sur les découvertes, sur les espoirs et savamment construites avec des reportages courts et des intervenants sur un plateau, ces productions ont un relent des premières "Médicales", l’emphase et le costume/cravate des années gaulliennes en moins. Résultat : 25% de l’audimat en milieu de journée (2,5 millions de téléspectateurs).
Même profil qu’Igor Barrère, Michel Cymès est médecin ORL et journaliste. Il commence sur France-Info dans les années 90 avec une chronique médicale qui passe toutes les demi-heures. Puis appelé par Jean-Marie Cavada sur La Cinquième, il réalise, produit et anime avec Marina Carrère d’Encausse (la fille de l’académicienne) deux émissions quotidiennes, "le magazine de la santé" et "Allô docteur", qui attirent presque 1 million de téléspectateurs chacune.
La programmation de ces émissions en début d’après-midi n’est pas un hasard. Elles s’adressent aux retraités, plus gros consommateurs de soins et donc plus attentifs aux questions de santé. Mais des discours pontifiants des années soixante sur les prouesses de la réparation du corps malade, le plus souvent prononcés par des patrons chirurgiens hégémoniques, on est passé à un jeu interactif avec des patients invités sur le plateau censés représenter l’opinion des gens en bonne santé en quête de bien-être. On ne traite alors que des sujets politiquement corrects (au sens de « politique de santé publique » bien évidemment) à partir desquels on distille un système normatif qui finit par s’imprégner dans les mémoires : le mauvais gras, l’alcool, le sucre, le sel, le sommeil, l’activité physique, l’air pur, le soleil…
Dans ces émissions médicales, la rencontre de l’intérêt de la chaîne (audimat oblige) et la mise en lumière d’un modèle d’individu sain de corps et d’esprit est opportune. Les facteurs liés à l’environnement sont exacerbés et l’hérédité, sujet tabou, est souvent laissée de côté. La télé a besoin de modèles socialement reconnaissables par les téléspectateurs. La dernière star de la vulgarisation des connaissances, Jean-Claude Ameisen , l’immunologiste de renom, diffuse une fois par semaine sur France Inter une émission, « Sur les épaules de Darwin », qui recentre l’approche des maladies sur l’individu et même sur ses entités les plus intimes et les plus personnelles : ses cellules.

L’étonnant succès des séries médicales

Les sujets médicaux ont peu inspiré les cinéastes. La plupart des films se servent de l’environnement médical comme support d’une intrigue personnelle ou policière.
En revanche, les séries qui mettent en scène directement la médecine sont nombreuses. On en recense près de 80. Les 20 premières à l’audimat attirent un public jeune, les vidéos se téléchargeant aisément sur les sites Internet spécialisés dans le streaming.

La Lettre de Galilée85% de ces séries sont américaines. Elles vantent l’héroïsme de médecins exceptionnels qui sauvent des vies au péril de la leur. Les services d’urgence servent le plus souvent de décor aux exploits de ces sauveurs du monde. L’image des pompiers newyorkais lors de l’attentat du 11 septembre 2001 est probablement rémanente. La série française "Equipe médicale d’urgence" est sur le même tempo.
Autre caractéristique de ces feuilletons, les histoires à l’eau de rose et les intrigues conjugales, qui servent de (mauvais) fil conducteur, se déroulent uniquement dans le milieu hospitalier et la plupart des héros, comme dans les années soixante, sont des… chirurgiens.

L’explosion de la presse médicale populaire

La population s’abreuve aussi d’une quantité impressionnante de magazines. On n’attend pas d’être dans la salle d’attente de son dentiste pour lire la presse people et prendre connaissance du bulletin de santé de la reine Elisabeth ou celui de Johnny Halliday. Selon les chiffres avancés par Audipresse plus de 7 magazines sont lus chaque mois par les Français et près de 50 millions de personnes (soit 97,2 % de la population âgée de 15 ans et plus) lisent au moins un magazine par mois.
Pour la comparaison, la PQN (presse quotidienne nationale) tire 7,7 millions d’exemplaires par an alors qu’un magazine grand public comme Santé Magazine diffuse 3,5 millions d’exemplaires par an à lui tout seul (un magazine comme Closer à titre indicatif tire à 9 millions).

Le créneau juteux du bien-être

La Lettre de Galilée La plupart des titres de la presse grand public ont introduit dans leurs pages des rubriques spécifiques sur la santé. Les conseils prodigués tournent autour du bien-être, de la bonne santé, de la ligne, de la perte de poids… La presse féminine a été la première à se soucier de la bonne forme de ses lectrices. Un nombre incalculable de reportages sur les régimes amaigrissants ont été publiés avec photos avant/après de testeuses émerveillées. Le vieillissement de la population, des trente dernières années, a sensiblement fait évolué les sujets, même si, obésité oblige, la préoccupation de faire fondre le gras du bide reste constante.
Les groupes de presse s’ingénient à satisfaire plusieurs cibles avec des titres adaptés aux attentes du lectorat dont la sociologie est identifiable au travers de la nature des articles publiés. Ainsi, les reportages de Biba, de Femme Actuelle évoquent une sexualité totalement libérée mais aussi la perte de poids, les régimes, les rides… ; Grazia aborde la grossesse pour des femmes qui restent extraordinairement minces et élégantes. Marie-Claire touche un lectorat sans doute plus âgé puisqu’on y parle de ménopause, de douleurs, de peau… au milieu de montagnes de crèmes magiques et autres onguents aux effets garantis. Les visages ont zéro défaut, tout est lisse et impeccable, les ventres sont plats et bronzés.
Dans les magazines comme Notre Temps, les visages s’illuminent d’un sourire (vous avez remarqué que les mannequins des magazines de mode ne souriaient jamais ?) les cheveux blanchissent, on aborde alors le cancer, les maladies cardiovasculaires, mais aussi la thalassothérapie, la chirurgie esthétique…

Plusieurs groupes de presse ont créé des magazines uniquement dédiés à la santé. Top santé et Santé Magazine diffusent respectivement 3 et 3,5 millions d’exemplaires par an. Dans ce genre de magazine, il y en a pour tout le monde : au milieu de créatures de rêve à tous les coins de page, on y parle aussi bien de l’ostéopathie, de l’alcool, des pannes sexuelles, de la nourriture de bébé… Pleine Vie édite à chaque parution presque 800 000 numéros, tandis que Famili plus ciblé sur la famille (on s’en serait douté) et Parents publient respectivement 1,3 et 1,9 millions d’exemplaires par an.

La multitude de magazines vendus en France n’est diffusée que par un nombre limité de grands groupes de presse (voir encadré). Le magazine santé le plus lu est Santé Magazine du groupe Uni-Editions et Top Santé du groupe Mondadori, détenu à 50% par Silvio Berlusconi qui vient de relancer le magazine Vital.

Santé sous influence

Y a-t-il une influence des médias sur la consommation des soins ?
Les études démontrant l’impact de la presse santé sur les comportements ne sont pas légion. Si la presse médicale grand public marche si bien, c’est d’abord parce qu’elle rapporte de l’argent aux grands groupes qui la diffusent. Sur le lien entre la consommation de soins et les stéréotypes comportementaux que nous cherchons ici, les travaux des sociologues et des anthropologues restent assez confidentiels.
Nous pouvons cependant nous référer aux travaux dirigés par l’historien Alain Corbin sur l’histoire du corps. On y découvre que, dès le Moyen-Âge, la religion a imposé un modèle de corps, un corps chrétien, celui du Christ crucifié pour sauver les hommes et dont la mortification répétée chaque année par les fidèles lors de la Passion devait servir de modèle : le corps n’a pas d’importance, c’est l’âme, dans l’au-delà, qui compte.
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Néanmoins, principe de la monarchie absolue, l’incarnation de Dieu par le roi aux XVIème et XVIIème siècles donne naissance à une attention nouvelle au corps. Comme le décrit Georges Vigarello on veille à la santé du monarque en le purgeant régulièrement. La conscience de soi, le souci d’épanouissement, l’esthétique du corps, et aussi la médecine et l’anatomie, vont trouver leur expression la plus aboutie dans l’art de la Renaissance.

Le corps de la femme subit cependant davantage que le corps de l’homme la pression des normes morales et des idéaux esthétiques. Au moment où s’essouffle la pratique religieuse, surgit au XIXème siècle le culte marial, le dogme de l’immaculée conception, imprimant dans les esprits populaires les postures et les lignes du corps de la vierge Marie et exaltant le principe de la pureté et de la virginité.
Interdite de plaisir pendant des siècles la femme s’émancipe lentement ; porté par l’intelligentsia du 20ème siècle, le corps désirable de la femme va devenir le point central de toutes les formes de l’esthétique.
La Lettre de GaliléeLes normes liées au poids et à l’alimentation vont donc subir des modifications importantes. Les travaux dirigés par l’anthropologue Annie Hubert montrent l’insatisfaction d’une grande proportion de femmes considérées pourtant par leur médecin traitant comme « normales » au regard des indicateurs médicaux. On parle même « d’impérialisme » de la maigreur et on accuse alors les médias de véhiculer des modèles dangereux pour la santé.
L’Espagne la première, en 2006, a fustigé « la mode de la mort » en interdisant les défilés de mannequins dont l’IMC était inférieur à 18. Mieux, Israël, érigeant l’anorexie en priorité de santé publique, interdit depuis le 1er janvier 2013 la publication de photos de jeunes femmes et de jeunes hommes trop maigres (IMC <18,5).
En France une proposition de Loi a été déposée dans le même sens en septembre 2009. Dans le même temps, les campagnes contre l’obésité se sont intensifiées. Mais ni la maigreur ni l’obésité n’ont fait l’objet de textes.
S’il est démontré que les modèles véhiculés par les magazines populaires ont un impact sur la consommation alimentaire, il y a tout lieu de penser que ces magazines influencent aussi la consommation de biens et services de santé. Nous ne connaissons pas d’études sur le lien entre les deux. L’assurance maladie a bien tenté de titiller quelques magazines sur des articles louches comme celui qui donnait « des tuyaux » à ses lecteurs pour se faire rembourser la thalassothérapie. On se souvient aussi de la tentative infructueuse d’un directeur de caisse d’assigner quatre industriels du tabac en justice.

Crédits photos : Montreal Photo Chick, photobunny, INA, Pierre Metivier, Wallyg.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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