Sous les Juppé des défis

Éditorial de la 265

Mauvais calembour direz-vous ? Pas aussi mauvais que le rappel par le maire de Bordeaux sur France Culture le 20 juin dernier de son plan éponyme, qui avait réussi en 1995 à paralyser le pays et à mettre dans la rue, bras dessus bras dessous, les médecins de la CSMF et les cheminots de la CGT.
Car enfin, si tout le monde s’accorde sur le constat d’un vide sidéral de la stratégie nationale de santé présentée la semaine dernière par la ministre de la santé (sauf peut-être le think tank des Échos), lui, Alain Juppé, l’homme des défis manqués qui n’en finit pas de terrasser ses démons, accorderait grâce au non-plan de son homologue de normale-sup, Marisol Touraine.

Il n’est pas difficile de se rendre compte que le plan Juppé et le plan Touraine ont des fondations communes, celles d’une économie administrée de haut en bas, via des échelons déconcentrés de l’Etat, les ARS, prévus il y a plus de vingt ans dans un rapport aux résonances bibliques. Le plan de réforme de 1996, en trois ordonnances et une loi organique, a posé les bases d’un changement complet de paradigme sur lesquelles les lois suivantes, de gauche comme de droite, se sont appuyées.
Le renforcement des hôpitaux publics au niveau territorial, le pouvoir renforcé accordé aux directeurs généraux des agences régionales, la sacralisation du concept de service public de santé, le vote d’un ONDAM par le parlement et l’enfermement des honoraires de ville dans des enveloppes régionales, la centralisation au niveau national de la formation médicale continue et des systèmes d’information de santé, le tiers payant généralisé… autant de mesures qui participent d’une pensée unique dont les standards ont été fixés dans les années 90 et n’ont pas varié depuis.

Y-a-t-il des alternatives ?
Le renouveau conceptuel est long à venir. L’industrie pharmaceutique semble pour l’instant la seule à s’évertuer à changer le raisonnement. La colère du LEEM qui ne manque pas de bonnes raisons brouille pour le moment les efforts d’explication sur la nécessité de considérer le médicament autrement que comme une damnation économique. Le LIR de son côté joue la carte de l’avenir et de l’innovation et met le paquet pour "imaginer la santé de demain". Sa revendication d’améliorer le dispositif de la recherche ne semble pas être tombée dans l’oreille d’une sourde. Dans son discours, Marisol Touraine se fend d’une réponse de circonstance en écho aux recommandations du conseil stratégique des industries de santé (CSIS) présidé l’été dernier par son ancien patron Jean-Marc Ayrault : "pour les hôpitaux, les délais concernant les essais cliniques à promotion industrielle vont d’ores et déjà passer de 18 mois à 2 mois. Le projet de loi proposera de généraliser le dispositif de la convention unique à l’ensemble des catégories d’établissements de santé".

Les cliniques privées ont adoubé leur nouveau chef, Lamine Gharbi, héritier d’une clinique de Pézenas, patrie d’accueil de Jean-Baptiste Poquelin fuyant Paris, où aurait été écrit "le médecin volant". Sacré Molière ! Le tonitruant président d’un groupe de 7 établissements fait le chemin inverse. Il est "monté à Paris" pour se faire plébisciter par ses troupes avec 86% des voix. Sans tarder, le nouveau président présentait son programme de combat : une stratégie défensive de première ligne plutôt qu’un jeu de trois-quarts. Comme le souligne notre confrère de décision santé "à l’épreuve de la réalité, le discours se radicalisera-t-il ? ou sera-t-il plus ouvert à la négociation ?".
A vrai dire le seul argumentaire qui s’écarte du rentre-dedans habituel est celui développé par Patrick Gasser, président des spécialistes de la CSMF. A la différence de la FMF qui stigmatise la "comtesse de Ségur" avec humour mais au final peu constructif dans son Zapping n° 92, le président de l’U.ME.SPE-CSMF susurre quelques précisions sur le rôle des spécialistes dans le parcours de soins : "la médecine spécialisée ne peut se réduire à une simple mention dans le texte d’un projet de loi. Une vraie politique de coopération ne peut être réduite à une filière entre le médecin généraliste et l’hôpital. Aujourd’hui, l’élément structurant reste le binôme généraliste/spécialiste, source d’efficience et de fluidité de la prise en charge".
A bon entendeur !
Au moment où la CNAMTS, dans son rapport "Améliorer la qualité du système de santé et maîtriser les dépenses : propositions de l’Assurance maladie pour 2015" remis à son conseil la semaine dernière, met en exergue la part des "hospitalisations ponctuelles" dans les dépenses de l’assurance maladie et où la Cour des comptes en remet une couche dans son rapport sur les finances publiques, le moment est peut-être venu d’organiser le parcours du patient sur des bases rationnelles.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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