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La révolution du premier recours

Formule choc utilisée par la Ministre de la santé, « la révolution du premier recours » n’est qu’un éternel recommencement. Le faux problème de la désertification médicale sert d’analgésique aux prurits populistes.

Lire : médecine de proximité, retour sur les origines d'un slogan politique

Étymologiquement, une « révolution » n’est qu’un « retour en arrière ». Et en matière de médecine de proximité, ça ressasse ferme. La Lettre de Galilée depuis quelques années s’en amuse goulument, « plus la médecine de proximité mobilise les débats, plus les inégalités se creusent… » disions-nous encore en novembre 2013De révolution en résolution, où en est-on aujourd’hui ? A-t-on trouvé des solutions à un problème qui n’en était pas véritablement un ?
Notre analyse est que, construit à l’origine avec une intention manifestement électoraliste, le discours sur l’inégalité d’accès aux soins s’est transformé, contre toute attente, en exigence politique portée par les édiles locaux. Et plus les pouvoirs publics font semblant d’apporter des réponses, plus la critique du populisme s’assourdit.

Je pense que les déserts médicaux, avec le recul des services publics, expliquent en partie la hausse du vote FN en zone rurale.

Claude Leicher, président du syndicat MG France

Voilà que le premier recours soigne les bobos et les fachos...

Traînée de poudre : de la géographie à la politique

La désertification médicale est un incendie que quelques pyromanes socialistes avaient provoqué involontairement à des fins électorales. La démonstration portait sur le creusement des inégalités. Phénomène sûrement vérifiable sur les plans culturels et économiques (et pas nouveau, car, de manière récurrente, l’accroissement de la pauvreté relative sert d’alibi aux réformes), la démonstration de l’inégalité par l’allongement de la distance était tirée par les cheveux. On se souvient en particulier du livre écrit par le géographe Emmanuel Vigneron et le laboratoire SANOFI . Quoi qu’il en soit, devenu cause nationale, le soi-disant manque de médecins servait d’appui aux critiques sur l’action du gouvernement de l’époque.
Sarkozy avait reniflé le piège et s’était emparé lui-même (comme à son habitude) du dossier de la désertification médicale en se rendant, en octobre 2008, sans crier gare, à la maison de santé pluridisciplinaire de Bletterans dans le Jura, qui devenait ainsi le symbole de la réussite de la médecine locale. Avec la promesse d’édifier 250 clones de Bletterans d’ici la fin de son mandat, Sarkozy coupait l’herbe sous le pied à ses détracteurs. Et pour souligner son engagement, il chargeait Elisabeth Hubert, l’ancienne et éphémère ministre de la santé de Juppé, d’une mission sur la médecine de proximité, dont le rapport, très nuancé sur la question des MSP, fut remis à son commanditaire fin 2010.

Cette tempête, qui naquit dans un verre d’eau, donna des bonnes idées à moult mariniers entraînés par le courant. Il n’y avait aucune raison en effet de craindre un Sahel médical puisque des organismes au-dessus de tout soupçon, comme la DREES et l’IRDES, confirmaient dans une étude de décembre 2012 que les Français étaient plutôt bien lotis puisque 95 % de la population se trouvait à moins de 15 mn d’un généraliste et à moins de 20 mn des spécialités les plus courantes, et qu’au fond, à peu près 1% seulement de la population française avait réellement des difficultés, c’est-à-dire environ 600 000 personnes disséminées dans les zones de montagne ou traditionnellement désertifiées.
Mais le souffle de la rumeur était trop bruyant et rendait inaudible le discours statistique.

Lire : Médecine de proximité : histoire d'un fiasco d'État

La fédération des Maisons et pôles de santé est née dans ce tohubohu. Bâtie sur du vent, car très peu de fédérations régionales existaient lors de sa naissance, la fédération couvre aujourd’hui toutes les régions françaises (à l’exception de la Bretagne semble-t-il) bien qu’il n’existe que 6 régions accessibles par le site Internet de la fédération. On notera d’ailleurs qu’en cliquant sur la région Limousin, le site de la fédération nous emmène directement sur le site du syndicat MG-France, ce qui laisserait supposer une filiation consanguine assez forte entre les deux entités.
La page d’accueil annonce bruyamment la tenue à Tours des 3èmes journées nationales des pôles et maisons de santé le 21 mars prochain. On a beau fouiller dans tous les recoins du site pour trouver le contenu des actes de l’année dernière, on y trouve rien, en dehors du discours d’accueil, totalement insipide, du président Pierre De Haas. Il n’existe pas davantage d’indications sur le nombre de maisons ou pôles de santé créés en France.
Le site de la FFMSP fournit quelques indications intéressantes sur la mise en place d’une MSP, notamment la visite virtuelle d’une MSP à Gérardmer. Mais, stupéfaction, en cliquant sur la rubrique « monter et faire vivre une maison de santé, on aboutit sur une page de commande d’un livre acronyme vendu 28,03 € au lieu de 29,50€ par un éditeur lyonnais. Et l’auteur de ce livre n’est autre que Pierre De Haas, le président de la FFMPS.

Lire : les maisons de santé, une histoire pas si neuve...

Calamity Jane à la mitrailleuse

La ministre de la santé du gouvernement Ayrault n’a pas tardé à utiliser l’arme lourde. Le 13 décembre 2012, elle annonçait son « pacte territoire-santé » affublé d’un sous-titre guerrier qui illustre bien la pollution des esprits au plus haut niveau de l’État : « pour lutter contre les déserts médicaux ».
Dans son discours de présentation, les premières balles ont été pour le gouvernement précédent. À peine 3 minutes après le début de son discours elle précise "il n’y a pas de remède miracle à cette situation, et la coercition n’est certainement pas une solution. Ceux qui le croient de bonne foi font fausse route (…) car, au cours des dernières années, si peu de choses ont été entreprises, que l’idée de la coercition s’est imposée comme seule perspective (…)" Puis 3 minutes plus tard elle ajoute : « le fil rouge de la démarche que j’engage aujourd’hui, c’est celui de l’égalité. L’égalité est notre étendard, notre objectif et notre volonté, surtout après une décennie marquée par une politique de laisser-faire : explosion des dépassements d’honoraires, logique de rentabilité à l’hôpital, privatisation rampante de la couverture sociale, renoncement aux soins toujours plus inquiétante, déremboursements, forfaits, franchises, tout cela se tient et c’est cela que les Français ont récolté car depuis 10 ans, les gouvernements successifs ont renoncé à changer l’organisation de notre système de santé. (…) ».
Il y a, chez notre ministre de la santé, cette incapacité chronique à sortir du règlement de compte politique, comme si les professionnels et les citoyens, l’opinion en général, étaient dotés d’une mémoire supérieure à 2 mois.

Le bilan des 12 mesures annoncées le 13 décembre 2012 (dont 8 proviennent du rapport Hubert de 2010) n’est, à première vue, pas si mauvais.
La mesure la plus spectaculaire était bien sûr l’engagement de 200 praticiens territoriaux en médecine générale (PTMG) dont le succès a conduit la ministre à annoncer tout juste un an après son premier grand oral, le tir d’une deuxième salve de 200 PTMG en 2014.
Cependant, la suite de l’année 2013 est pour Marisol Touraine un peu plus chaotique. Habituée de la gâchette - nous en avions fait un édito en septembre - la ministre de la santé, avait fait mouche sur l’ancien ministre rocardien recyclé dans la plus grosse ARS de France au risque de faire prendre du plomb dans l’aile à sa stratégie nationale de santé.

Lire : Stratégie nationale : des hommes et des envieux

Les aléas obstétriques du rapport Cordier avaient créé encore plus de confusion. Mais globalement, les bombardements pour la lutte contre les déserts médicaux ont diminué d’intensité.

Le calme avant la tempête

En fin de compte, Marisol Touraine a réussi à calmer la fronde des maires. Rappelons que nous avons en France 37 000 communes, dont 30 000 de moins de 2500 habitants, autant que dans les États-Unis d’Amérique. Et si les 91 500 médecins généralistes recensés en 2013 étaient distribués dans chaque village de France , il n’y aurait pas de grogne.
Mais voilà, les médecins qui sortent des universités, femmes dans 75 % des cas et ayant fait le choix du remplacement pendant de longues années dans 60% des situations, ne veulent plus de la médecine de leurs aînés. Le refus de la coercition brandi comme un principe (en tout cas dans le discours) ajoute à la difficulté. Le PTMG est sûrement un pis-aller mais a au moins le mérite d’être efficace dans les situations les plus difficiles. Quant aux MSP on en parle si peu qu’on se demande si le résultat est à la hauteur des espérances. De nombreux conseils régionaux ont pris les choses en mains : ARS ou pas, c’est encore celui qui a l’oseille qui décide.

Le calme est probablement trompeur. À l’approche des élections municipales, les échecs vont faire surface. Aucun bilan des MSP n’est pour l’instant disponible. Mais tous les experts connaissent des murs, payés par le contribuable, restés vides faute d’occupants ; des patients qui ont adapté leurs besoins et qui ont pris, plus loin, d’autres habitudes de consommation ; des médecins roumains, africains ou maghrébins venus tenter leur chance pendant un an ou deux et qui repartent faute de patientèle en provocant quelques réactions xénophobes dans la population locale qu’attisent volontiers les extrémistes de la droite.

Les « référents régionaux », dans la plus parfaite parité hommes/femmes (hasard ?), se sont mis en place et ratissent désormais les universités, mais les ARS communiquent peu sur leurs résultats.

Peut-être faudra-t-il alors compter sur les ressorts de la médecine libérale. Il semblait bien qu’un sursaut salvateur (et si peu connu du public) les avait animés. Dans plusieurs régions, les URPS médecins se mobilisent sur les questions de territoire. Mais les libéraux réussiront-ils à empêcher la révolte des petits maires ?

Crédits photos : Parti socialiste.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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