La Lettre de Galilée

D’une (dé)rive à l’autre

La juxtaposition de la réforme de la santé aux Etats-Unis et de la politique sanitaire en France offre un curieux parallélisme… mais avec 50 ans de décalage.

Commençons par les américains.
Mal parti dans les sondages yankees, le projet d’Obama a surmonté l’obstacle de la commission des finances du Sénat, victoire que tout le monde attribue pour beaucoup à la performance du président américain, mais aussi (pour peu ?) au ralliement de la sénatrice républicaine Olympia Snowe.
Il aura fallu du temps aux responsables politiques américains pour se souvenir que les crises sont des accélérateurs de pauvreté et que les systèmes de protection sociale sont des amortisseurs de crise.
C’est bien celle de 1929 qui avait conduit Roosevelt à créer le système de sécu américain (Medicaid pour les pauvres, Medicare pour les plus de 65 ans). Cocasserie de l’histoire, le terme « sécurité sociale » (social security act, 14 août 1935) vient d’un pays qui n’en a pas. Ou très peu : la couverture publique ne touche que 17,5% de la population américaine.

Les problèmes ? Nombreux, graves, insolubles, en tout cas pour un bon moment.
Le nombre d’abord. Pour choquant que cela paraisse, le défaut essentiel n’est pas seulement que 47 millions d’individus n’aient pas de couverture maladie. 7,5 millions ont les moyens mais refusent de contracter une assurance ; 9,5 millions n’accèdent tout simplement pas à l’information ; 30 millions sont exclus du système.
L’exclusion ne concerne pas seulement ceux qui ne peuvent pas accéder à une assurance mais ceux qui s’en font sortir, comme des malpropres, faute d’avoir lu les petites lignes en fin de contrat sur les exclusions de garantie. Conséquences : des situations gravissimes, des patients en liste d’attente, des citoyens qui s’endettent ou qui vendent leur maison pour soigner leur cancer, des queues interminables devant les structures caritatives et même…des soins par tirage au sort comme le rapporte Le Figaro.
Les causes de cette faillite sont multiples : absence d’obligation, absence de régulation, défaut d’institutionnalisation, tout ce qui heurte la « culture » américaine et dont les conséquences sont bien connues : des coûts de santé qui s’envolent, des primes d’assurance qui explosent, des assureurs qui font de la surenchère, des patrons qui ne veulent plus payer les contrats de groupe…

Ce qui se passe aux USA a de quoi relativiser les ardeurs revendicatrices de nos responsables nationaux, et cela, dans les deux sens : ceux qui considèrent chez nous que les contraintes sont trop lourdes, ceux qui pensent qu’on ne va pas assez loin.
Toute proportion gardée, Pierre Laroque, père de la sécu française, a dû se heurter, en 1945, aux mêmes lobbies patronaux que les américains sur l’obligation de cotisation.
Maurice Derlin, le père du système conventionnel, faisait figure de marxiste en 1971 aux yeux des syndicats de médecins lorsqu’il amorçait, bien modestement il est vrai, les premiers outils d’encadrement tarifaire.
Que n’a-t-on pas dit aussi sur la CMU, sur les PRAPS, et autre décret d’application en préparation de la loi HPST sur le refus de soins par les professionnels de santé (cf. Quotidien du Médecin du 12 octobre).

L’actualité française nous a offert le 15 octobre, à l’issue d’une réunion qui aura duré plus de 13 heures, l’exemple de compromis historique entre cette sacrosainte liberté revendiquée par les médecins libéraux et la nécessaire régulation réclamée par les pouvoirs publics. Le « secteur optionnel »,  sur lequel s’engagent aussi fortement les organismes complémentaires au sein de l’UNOCAM (y compris la toute puissante fédération française des sociétés d’assurance), devrait encadrer les dépassements d’honoraires estimés à 2 milliards d’euros qui sortent de la poche des assurés sociaux selon un rapport de l’IGAS de 2005. Dépassement ? oui, mais maîtrisé et surtout… pris en charge par les mutuelles.

Voilà un outil prometteur pour mettre fin à une dérive. Mettra-t-il 50 ans pour joindre l’autre rive ?

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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