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Discours de ministres : dix ans de mots

A quelques encablures de la présentation par Marisol Touraine de sa "stratégie nationale de santé" (le 17 juin) le survol des discours de nos ministres depuis une décennie nous laisse plutôt perplexes.

L’un des avantages d’Internet est de retrouver presque tout dans les archives de la République. Les discours prononcés par nos ministres de la santé successifs sont conservés dans leur poussière originelle et, avec un peu de chance, une vidéo de l’événement  fournit la mise en scène. Quant aux scénaristes et dialoguistes, les « plumes » discrètes tapies dans les ailes des cabinets ministériels, ils ont généralement disparu des génériques.

Les forçats des cabinets ministériels le savent tous : un discours n’est pas une circulaire, on ne met pas six mois pour la rédiger. "De toute façon, dit Alain Coulomb dans ses inimitables démonstrations, "les circulaires sont faites pour tourner en rond, et les arrêtés pour ne pas bouger !". Ni planifié, ni même parfois seulement prévu, le blabla d’un ministre s’écrit sur un coin de table, ou sur les genoux dans la voiture, avec une seule consigne : effacer toute trace d’improvisation.
On mesure mal sans doute l’étonnante capacité des occupants des soutes ministérielles à établir toutes les connexions nécessaires. Les présidents de la République sont bien évidemment mieux armés que leurs ministres, fussent-ils bien placés dans l’ordre protocolaire. Sarkozy, le président en mouvement permanent, avait l’habitude d’envoyer quelques éclaireurs discrets sur les lieux d’une improbable visite. On se souvient par exemple de sa visite à Bletterans dans le Jura en octobre 2008 pour lancer son opération anti-désertification médicale. Avant lui, Chirac missionnait son conseiller, Frédéric Salat-Baroux, devenu plus tard secrétaire général de l’Élysée et même gendre du président, pour investir les nombreux réseaux chiraquiens. Le discours de reconquête du corps médical en 2002 après les affres du plan Juppé ne méritait-il pas le plus grand soin !

Lire : la révolution du premier recours.

Les ministres de la santé sont moins bien lotis. Sur des sujets aussi variés et des problèmes aussi nombreux, un ministre de la santé, au pire simple « ministre délégué » d’une star, au mieux ministre omnipotent sur le champ de la solidarité, est une machine à parlotte. Avec cette règle immuable : bien connaître les dossiers.

Fantaisies et frayeurs

Bien connaître les dossiers… ou faire semblant.
Barzach – pour remonter à la préhistoire – arrivait en réunion dans des lieux qu’elle était bien incapable de montrer du doigt sur la carte de France, accompagnée de deux conseillers, au cerveau d'au moins 500 gigas chacun, dont le rôle était d’écrire sur des petites fiches en seulement quelques secondes et de propulser en un éclair dans les doigts de la ministre, le maximum d’informations sur la question qui venait d’être posée. A partir du deuxième rang, la ministre se taillait une immuable réputation de sérieux et de maîtrise de tous les dossiers.

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Exercice trop contraignant pour Kouchner. Jusqu’à sa dernière conférence de presse « testamentaire » en 2002, le french doctor, il est vrai incollable sur sa loi, joua beaucoup des digressions. Sortir du fil du discours pour répondre en public à un appel téléphonique et enclencher une discussion sur un autre sujet au grand dam de ses conseillers, faisait partie du répertoire  kouchnérien classique.

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Plus complexe fut le job des conseillers de Roselyne Bachelot, apte à s'égarer dans des méandres dont elle-seule avait le secret. Son discours du 22 juillet 2010 en fut un exemple. Dans cet exercice, le champion toute catégorie de l'improvisation était Philippe Douste-Blazy dont les conseillers ont frôlé plusieurs fois l'apoplexie. Il est vrai que l'éphémère ministre de la santé, passé de la Culture au Quai d'Orsay entre deux systoles, était cardiologue et parfois sauveteur assermenté de l'hémicycle.

La Lettre de Galilée

Xavier Bertrand

Les premiers de la classe furent Mattéi et Bertrand. Victime collatérale de la canicule, Mattéi avait une maîtrise de la langue hors du commun (par exemple dans le lancement de la réforme hospitalière), y compris dans des exercices improvisés. Quant à Bertrand, grand bosseur, il maniait le discours avec l'aisance de celui qui avait auparavant appris les dossiers sur le bout du doigt.

Age de glace

L'auditoire avec Marisol Toutaine est plus circonspect. On sent vite chez la fille d'Alain Touraine, le sociologue de gauche qui ne manqua pas de diriger sa progéniture dans les filières élitistes de la République, l'imprégnation d'une culture de la revanche jusqu'à l'overdose. Il n'y a pas un discours où la ministre de la santé ne lance une flèche vers ses prédécesseurs alors que, ne racontons pas d'histoires, la matière est la même avec les argumentaires qui vont avec. Un exemple : essayez de faire des différences de fond, en aveugle, entre le discours prononcé par Marisol Touraine le 23 septembre 2013, celui de Xavier Bertrand le 11 janvier 2011, et celui de Roselyne Bachelot le 20 mai 2010.

Il existe aussi dans les derniers discours de la ministre une utilisation du "je" jusqu'à l'indigestion, révélatrice d'un égo probablement disproportionné. Son discours du 20 mai 2014 est particulièrement révélateur d'une secrète volonté de laisser à la stratégie nationale de santé un souvenir éponyme dans la tête des citoyens. Le "je" a été bien sûr utilisé par tous les autres ministres y compris Mattéi, pourtant très pudique sur la paternité des idées (discours du 8 octobre 2002), mais tous ont recouru au "nous" collectif, le "nous" de l'équipage du grand navire amiral de l'avenue de Ségur. Chez Touraine, tout tourne autour de sa personne et tous ceux qui franchissent la porte de son bureau, nous révèlent plusieurs visiteurs, témoignent de cette personnalisation glaciale du pouvoir. La question est de savoir si le nom de Touraine, malgré les efforts démesurés d'accaparement nombriliste, restera dans les mémoires. De qui se souvient-on aujourd'hui dans la santé ? Simone Veil, Alain Juppé, Claude Evin, Bernard Kouchner. Tous les autres sont tombés dans les oubliettes. Bertrand n'a pas réussi à attacher son nom à la loi du 23 décembre 2011, la réforme de Douste-Blazy reste "la réforme du 13 juillet 2004", Roselyne Bachelot n'a pas réussi à faire oublier l'horrible nom "d'HPST", Mattéi n'est pas parvenu non plus à associer son nom à la loi du 9 août 2004 (il est vrai passée aux forceps sans débats parlementaires)... Il n'est pas sûr qu'on se souvienne de la "réforme Touraine" .

Crédits photo : Marie-Anaïs Yataghène.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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