Accueil / Protection sociale / Blondel : la mort d’un éléphant

Blondel : la mort d’un éléphant

Un éléphant dans un magasin de porcelaine ? oui, sans doute, mais surtout un syndicaliste d’une espèce en voie d’extinction, un pachyderme à la mémoire longue, qui s’est éteint en silence juste avant ses 76 ans.

On lui reprochera ce qu’on voudra, les repas interminables, le Montecristo n°3, les bretelles à la Lary King, ses allures de capitaliste avec chauffeur et garde du corps… mais on ne mesurera pas assez l’importance dans l’histoire de la protection sociale de son tonitruant aphorisme lancé sur le plateau de La marche du siècle en 1995 en réaction au plan de « sauvetage de la sécurité sociale » concocté en catimini par Juppé.
Car au fond, que retiendra l’historien un tant soit peu attaché à l’histoire de l’humanisme ? que consignera le journaliste d’investigation davantage intéressé par l’évolution du système de protection sociale qu’aux harengs pommes à l’huile servis dans un petit restaurant de l’avenue du Maine avec Leonid Plioutch ou qu’à la tête de veau ravigote avec Jacques Chirac ?
L’un et l’autre constateront que dans le cataclysme de 1995, le bruit de tonnerre provoqué par la phrase de Marc Blondel à Jean-Marie Cavada se situe très exactement au centre d’un changement de paradigme. Le « rapt de la sécurité sociale » marquait précisément l’endroit de rupture entre un monde qui mourait et un autre qui naissait.

Le monde que Juppé a assassiné, avec un petit groupe de mercenaires de la haute fonction publique, est celui d’une protection sociale considérée par le ténor de FO comme un « salaire différé ». Même si ses copains trotskystes rêvaient des lendemains qui chantent, Blondel croyait au pacte social, largement entretenu par son prédécesseur, le « père tranquille » du syndicalisme, André Bergeron. Au fond, Marc Blondel dans l’histoire du mouvement ouvrier plaçait son curseur davantage du côté de Proudhon, voire Bakounine que de Marx et autres « cosaques » qu’il combattait ouvertement.
Considérée par ses détracteurs comme « le fromage de FO», l’assurance maladie était gérée à parité par un syndicalisme réformiste longtemps accusé de pactiser avec l’ennemi de classe et par un patronat dominé par la métallurgie et la sidérurgie enclin à trouver des compromis avec des salariés « raisonnables ».
Pendant des décennies donc, le symbole de ce pacte sera le tandem Derlin/Boursier, le premier, petit attaché de préfecture devenu le « sphinx » de la CNAMTS, le second, l’un des derniers maîtres de forge à avoir fait son apprentissage dans les hauts fourneaux avec les ouvriers, grand patron de l’UIMM des années 80.
Tout au long de cette longue période, cette gestion fera grincer les dents du « syndicat des cosaques », la CGT, mariée à un parti communiste qui pesait encore 20% de l’électorat, et d’une CFDT naissante qui n’avait pas encore soldé son divorce avec le «syndicat des calotins ».

La décennie 90 apparaît effectivement comme une rupture que le plan Juppé déclenche et accélère. Tout se joue pendant l’été 95, dans le dos de Blondel qui apprend les détails du plan dans la voiture qui le conduit à FR3 le soir de l’émission. Le transfert de la sécu à l’Etat (le « hold-up » dira-t-il) repose sur la complicité d’un syndicat qui attendait son heure et qu’incarne Nicole Notat, l’égérie de Juppé, universaliste dans l’âme. La CFDT fait son ménage interne et refile ses « trotsko » à FO qui a déjà les siens.
Marc Blondel a-t-il eu raison de durcir son discours et de vouloir empiéter sur les plates-bandes de la CGT ? Une chose est sûre : la CFDT a pris sa place, sans vergogne. Et la tempête de 96 aura aussi eu pour conséquence la scission d’une partie de FO, emmenée par Jacques Mairé, et la création de l’UNSA.
Parallèlement le patronat vit sa propre mue. Exit les vieux patrons de l’industrie. D’ailleurs il n’y a plus d’industries ! Curiosité de l’histoire, le successeur de Nicole Notat, François Chérèque, apôtre du syndicalisme d’accompagnement, est le fils de Jacques Chérèque, n° 2 de la CFDT, nourri au lait du PSU et nommé en 1984, par le gouvernement de Mitterrand, « préfet délégué » en Lorraine chargé d’accompagner… la fermeture des sites industriels de la sidérurgie lorraine.
Les nouveaux patrons ont les yeux davantage fixés sur la bourse que sur la paix sociale. Le CNPF, devenu MEDEF, hisse à sa tête la patronne d’un institut de sondages. Tout un symbole ! Les nouveaux patrons 3 pièces-cravate, plus proches du trader que du manager, se demandent ce qu’ils font dans les caisses. D’ailleurs, en 2001, ils démissionnent des conseils d’administration des caisses d’assurance maladie.

Aujourd’hui, se mesure le vide.
Des syndicalistes pour quoi faire ? Après le massacre du syndicalisme par une presse féroce (relisons l’Expansion de Boissonnat des années 80, l’Express de Servant-Schreiber, les pamphlets de François de Closets…), on se dit aujourd’hui qu’il faudrait peut-être bien remettre une petite dose de négociation dans la marche de l’économie.
Car, après tout, la protection sociale, financée à 75% par le travail (même la GSG est assise dans cette même proportion sur les revenus d’activité) est bien consubstantielle de la production des richesses.
Et, pour les successeurs de Blondel, la sécu que nous ont fabriquée les crânes d’œuf des ministères, marche sur trois pattes : il y a bien l’Etat, les professionnels de santé… et puis les usagers. Point barre.
Ne nous leurrons pas, la contagion gagne aussi les syndicats de médecins qui en appellent à l’Etat pour soigner leur mal-être. La dernière lettre de l’association « soins coordonnés » que pilote l’ancien président de MG France, Martial Olivier-Koehret est assez sidérante : on en appelle à l’Etat pour mettre bon ordre dans les assurances mutuelles… ce qui en dit long sur la mutation génétique intervenue depuis les coups de gueule de Blondel.

Après les grands séismes, il faut parfois deux décennies pour mesurer la dérive des continents. 1996 – 2016, on y est.
Dommage ! Blondel est parti un peu trop tôt pour que l’homme au barreau de chaise se rende compte que l’histoire lui donnerait peut-être raison.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.
x

Lisez-aussi

La Lettre de Galilée

Juppé et ses tontons flingueurs

Le rapport de la Cour des Comptes sur la politique conventionnelle, probablement ...

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer