Mais où donc est passé notre beau modèle sanitaire français ?

Éditorial de la 488ème

Il n’y a pas si longtemps, il était fréquent d’entendre que le système de santé français était le meilleur du monde, l’un des plus chers certes grâce à une sécu généreuse, mais dont la qualité était enviée par de nombreux pays. Cocorico. De réformes en réformes (une en moyenne tous les cinq ans), de ministres en ministres (un ou une en moyenne tous les deux ans et demi), de grèves en grèves (on ne les compte plus), voilà le maçon au pied du mur : un virus venu de Chine d’une contagiosité extrême, une situation inconnue depuis la grippe espagnole de 1918, et voilà, patatras, rien ne marche, notre beau modèle de gouvernance sanitaire démontre son inanité.

La tête de l’État monte aux créneaux pour calmer les poussées de fièvre médiatique et les idioties qui circulent sur les réseaux sociaux en surchauffe. Samedi encore, le premier ministre, flanqué de son ministre de la santé, dans une mise en scène digne d’une conférence à Sciences-po, avec diapositives, graphiques, courbes et autres schémas, faisait une mise au point pédagogique et nécessaire. Il était temps en effet qu’un peu de rationalité fût perfusée.

Mais les quatre semaines écoulées nous inspirent quatre remarques.

Des professions qu’il ne faudra surtout pas oublier.

Il n’y a pas si longtemps, l’hôpital était encore en grève. Crispé, au bord de l’implosion. Des personnels hospitaliers en grève pour réclamer plus de moyens et dont le mouvement se noyait, il faut bien le dire, dans l’indifférence générale. Il n’y a pas si longtemps, les professions de santé libérales, médecins, kinés, infirmiers étaient encore englués dans la dénonciation de la spoliation des réserves de leur régime de retraite que l’opinion assimilait à des nantis. Il n’y a pas si longtemps, les pompiers eux aussi dénonçaient leur surcharge de travail et les confusions (qui ne datent pas d’hier) entre les services d’urgences hospitalières et leurs missions… bref ! tout une frange de la population active que les pouvoirs publics dédaignaient d’entendre.

Ça c’était juste avant.

Aujourd’hui, on hisse sur le pavois ces acteurs essentiels, des dizaines de personnes se précipitent aux balcons pour des ovations sonores, nos dirigeants demandent à leurs compatriotes de leur attribuer les rares outils de protection et de leur laisser la priorité dans les queues des supermarchés et des crèches, voilà aussi que les cloches des cathédrales retentissent à leur probable canonisation.

Mais il faudrait certainement parler des autres, de ces millions d’anonymes qui se dévouent, des éboueurs, des caissières de supermarchés, des livreurs, des chauffeurs routiers, des facteurs, des professeurs… et ces centaines de milliers de bénévoles, ceux de la Croix Rouge, du Secours Populaire, du Secours Catholique et tant d’autres, qui, avec des masques de fortune et des gants à vaisselle, continuent d’aider les plus pauvres.

Oui, en effet, il faudra bien que la haute fonction publique se persuade que tout ne se règle pas à coup de circulaires et de décrets, ou par de pompeuses « stratégies » (mot utilisé une quinzaine de fois par Olivier Véran lors de la susdite conférence de presse). Mais bien, plutôt, le plus souvent, par cette immense capacité humaine à réagir au pire. À s’adapter avec génie. Dans le silence et l’inconsidération.

Un mépris des professionnels non publics

Depuis le début de la pandémie, l’image du système de santé est biaisée. L’attention reste focalisée sur l’hôpital public, essentiellement les CHU où, il est vrai, l’essentiel des moyens de réanimation se trouve. Or, la France est l’un des pays au monde les plus fortement médicalisés. Selon l’annuaire du CNOM, sur les 190 000 médecins en activité, les deux-tiers se trouvent en exercice libéral.

Malgré les exhortations répétées de Jean-Paul Ortiz et les appels constants de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) au ministère pour prendre en compte l’activité des médecins de première ligne et leur permettre de se protéger, et malgré les coups de gueule de Jean-Paul Hamon qui, contaminé, témoigne dans Le Parisien sur les dangers du métier de généraliste, les pouvoirs publics restent amidonnés dans leurs convictions.

Idem pour la deuxième ligne. Patrick Gasser, le chef de file des spécialistes de la CSMF, fulmine : « De tout évidence, il n’y a toujours aucune coordination entre les différents services de l’État au niveau national et dans les territoires, avec les collectivités, et en partenariat réel avec la médecine de ville. Il en résulte un grave manque de visibilité pour les soignants ». La réponse du ministre sur le site d’Avenir Spé reste sibylline.

Dès le 18 mars, le patron de la Fédération de l’hospitalisation privée (FHP) déclarait haut et fort dans le journal du dimanche « il y a de la place chez nous ». « Faites appel à nous ! » lançait encore Lamine Gharbi sur le site de la Fédération de l’hospitalisation privée (FHP) signalant à qui voulait bien l’entendre que les cliniques ont reporté toutes les interventions programmées pour se tenir prêts, l’arme au pied, si tant est que les pouvoirs publics consentissent à les mobiliser.

Une démocratie sanitaire en échec

Au-delà de ces différences d’appréciation aux relents idéologiques, une question légitime se pose :  où est donc passée cette démocratie sanitaire dont on nous a abreuvé jusqu’à plus soif depuis la Loi Kouchner de 2002 ? « Une victime collatérale : la démocratie sanitaire » assène Nicolas Henckes dans Le Monde. Le sociologue dénonce amèrement que les instances collégiales créées pour la santé publique aient été remplacées en quelques jours par un haut commandement placé sous l’autorité directe du Président de la République. La crise a court-circuité les initiatives locales avec un bon vieux dirigisme d’en haut. Exit le Haut Conseil de la Santé Publique, inaudible la récente Union nationale des associations agréées d’usagers du système de santé (UNAASS), peu alerte aussi l’agence nationale de santé publique, plus connue sous le nom de Santé Publique France et qui a regroupé en 2016 sous la houlette de Marisol Touraine une pléiade d’organismes au motif qu’ils se marchaient sur les pieds.

A quoi servent les agences régionales de santé ?

Ces structures pyramidales créées au cours des dernières réformes toutes promises comme ultimes, tantôt par Bachelot qui a érigé le « territoire » en concept biblique, tantôt par la bien nommée Touraine qui s’est entêtée à moderniser le système, montrent aujourd’hui leur incapacité à gérer, pire, à prévoir les catastrophes sanitaires. Car enfin quoi ! l’attente des Français de la part de ces organismes n’est-elle pas légitime et leur déception justifiée ?

Échaudée par l’épisode caniculaire de 2003 (qui rappelons-le aura fait 12 000 victimes en trois semaines) le pouvoir est tombé dans l’excès pour la H1N1 en 2010. Cinquante millions de vaccins commandés pour rien.

Alors voilà, annoncées comme de véritables préfectures sanitaires, les ARS ont été mises en place le 1er avril 2010. On a réquisitionné les compétences de l’assurance maladie et de son service médical, on a fusionné les médecins et ingénieurs des DRASS et de DDASS, et tout devait marcher comme sur des roulettes puisque le pouvoir était déconcentré et la décision au plus près des problèmes du terrain. Mais voilà, aujourd’hui, ces organismes champions de l’amphigouri, n’ont pas été en mesure de gérer l’approvisionnement des masques, de prévoir la commande des tests où même de savoir, pour ne les pas avoir recensés avant, le nombre de respirateurs en état de fonctionnement. La DGS elle-même annonce qu’elle va revoir sa façon de compter les malades, car jusqu’à maintenant, seuls les décès en milieu hospitalier étaient comptabilisés mais pas ailleurs, en particulier dans les autres établissements comme les EHPAD, « parce qu’ils n’avaient pas les moyens de le faire », dixit Jérôme Salomon le directeur général de la santé. Aujourd’hui, comme tout le monde en télétravail, les équipes des ARS font des tableaux, et encore des tableaux, avec des chiffres et des ratios. Excel va nous sauver.

 Après

Libération nous parle dans son dernier numéro de la nécessité de « rompre avec l’individualisme néo-libéral et de réhabiliter la solidarité comme la fraternité ».

Pour le meilleur système de santé du monde il y aura en tout cas une impérieuse nécessité : celle de revoir sa gouvernance.

Crédits photos : Paul Domenick.

À propos Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international.Voir tous ses articles.
Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer