Vagues, houle et ressac

Éditorial de la 304

Caractéristique déjà ancienne de notre démocratie qui n’en a plus que l’apparence, la direction du pays, incapable de mesurer la réalité du terrain, se complaît dans une espèce de schizophrénie paranoïde l’empêchant de comprendre réellement les aspirations des Français.
Car quoi, sur quel indicateur ce week-end les partis politiques ont-ils braqué leur lorgnette ? Sur le résultat d’élections dont un Français sur deux se moque royalement, convaincu que les conseillers généraux dont on ne connaît le plus souvent ni le nom ni le rôle ne servent qu’à dépenser l’argent public. Comme le titre Le Monde du 23 mars  "c’est une élection sans perdant", car qui peut gloser sur ces résultats ? Le Front National évidemment qui ne rate jamais une vaguelette pour surfer sur le ras-le-bol, et Sarko bien sûr, prompt à jouer des talonnettes pour se hisser sur la photo du grand retour de la droite française. Déjà dans Les Échos du 19 mars l’ancien président, l’index pointé vers le lecteur ou peut être bien vers les concurrents de son propre camp, sentait "une vague immense en train de se préparer".
En vérité, rien qui ressemblât à la marée du siècle.

Convaincus, tous autant qu’ils sont, que la populace est imbécile, les partis sont atteints de déni d’évidence. Quels événements auraient pu donner à nos dirigeants quelques leçons de clairvoyance ?
Ne revenons pas sur cette "vague d’émotion sans précédent" comme le titrait Le Monde Diplomatique du 15 janvier 2015, qui aurait pu faire naître un sentiment d’unité nationale souhaité par plusieurs intellectuels de tous bords le 11 janvier après le massacre de Charlie Hebdo. Beaucoup de gens ont rêvé qu’une nouvelle page de la démocratie allait s’écrire. Nous aussi. Hollande à raté le coche, comme Chirac en 2002. Les deux hommes ont deux points communs : la Corrèze et la myopie. Le peuple, le temps d’une marche silencieuse et digne, a montré son intelligence de l’Histoire ; eux non, et les autres histrions de la politique française non plus.

Le second événement est bien sûr la mobilisation du 15 mars qui a rassemblé de 20 000 à 40 000 professionnels de santé sur le pavé parisien, mais dont le tumulte est resté inaudible aux oreilles des dirigeants publics. Car il y a bien longtemps que la profession n’avait pas montré une si belle unité. Comme le rappelle Le Quotidien du Médecin, il faut remonter au gouvernement de Raymond Barre en 1981 pour mesurer son désarroi devant l’absurdité de la situation.
Au centre de la révolte : le tiers-payant, contesté, car il ne repose sur aucune justification économique et sociale sérieuse. Enfin quoi ! Quels ont été les soubassements de la loi Touraine ? Quelques rapports à forte connotation idéologique (Cordier, Compagnon, Devictor) mais aucune démonstration par des experts que le dispositif actuel est un facteur de renoncement aux soins. Malgré les arguments déjà avancés par un rapport de l’IGAS de juillet 2013 et pilonnés par Jean-Paul Ortiz, le patron de la CSMF, depuis plusieurs mois (le tiers-payant existe déjà, dans 70 % des actes), la ministre de la santé, secourue par le chef du gouvernement, reste atteinte d’une surdité bilatérale. Indifférente, mutique, empêtrée dans sa conviction qu’elle a raison et que 100 000 professionnels ont tort, la ministre en vient à appeler la Cnamts à la rescousse. Baptême du feu pour Nicolas Revel, pompier de faction dans cet incendie qu’attise impunément le ministère. Chargé de bricoler une usine à gaz pour ne pas faire perdre la face à une ministre fantasque, le nouveau directeur de la CNAMTS doit inventer dare-dare un bidule cache-misère. "Le tiers-payant doit simplifier la vie des médecins" tonne-t-il dans Les Échos du 26 mars. Imaginez un peu : pour éviter de transférer au médecin les tracasseries comptables liées au tarif des actes (actes partiellement remboursables, franchises, pénalités et autres…) la sécu rembourserait le médecin intégralement et se chargerait elle-même de récupérer la différence auprès des assurés. Comment ? En tapant directement dans leur poche, lesdits assurés étant tenus d’adresser un RIB à la caisse autorisée alors à faire sa cuisine elle-même sur les comptes bancaires des citoyens.
Comme quoi l’obstination idéologique peut conduire aux pires inepties. Car brandi par ses thuriféraires comme un progrès, le tiers-payant devient un outil d’immixtion difficilement acceptable. Y aura-t-il une association de patients ou d’usagers pour s’élever contre un tel binz ? Pour Claude Rambaud, la présidente du CISS, acquise dès le départ aux idées de Marisol Touraine, la messe du tiers-payant a déjà été dite.

Même si, comme le rappelait à la volée Le Figaro, la grève des professionnels de la santé est peu lisible, y compris de syndicats de salariés comme celui de Jean-Claude Mailly, le patron de Force Ouvrière, volontiers oublieux des combats de ses illustres prédécesseurs (Bergeron et surtout Blondel), celle-ci laissera de profonds stigmates. Comme le rappelait l’article du Quotidien du Médecin cité plus haut, il n’y a jamais eu de conflit avec les médecins sans que cela se traduise par une sévère sanction politique. Effet de ressac d’une houle qui persiste depuis plusieurs mois..
Facile à comprendre. Dans une grève des cheminots, des aiguilleurs ou des taxis, une poignée de bonshommes suffit pour produire un bazar monstre, spontané, une "chienlit" aurait dit De Gaulle, mais qui dure peu de temps. Les professionnels de santé en colère ont la digestion difficile. Une grève des soins, pour tous ceux qui ont choisi le métier de la médecine, est un non-sens. Le plus important pour un professionnel, c’est après la grève, quand il rouvre son cabinet et que la salle d’attente est pleine à craquer, c’est à ce moment que la mèche s’allume. "Vous étiez en grève docteur ?".  300 millions de consultations par an, 17 millions de séjours en clinique, 10 millions de radios, 100 000 médecins, 80 000 kinés… Mieux que Twitter et Facebook réunis, c’est un message toutes les 4 secondes qui fuse dans l’oreille d’un patient enclin naturellement à l’écouter.

Crédits photos : Jérémie Janisson

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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