Vaccination contre la Covid-19 : quand les « procureurs » sont au ban

Éditorial de la 503ème

« Nous sommes devenus une nation de 66 millions de procureurs« . C’est en ces termes qu’Emmanuel Macron, en visite à l’université de Paris Saclay pour y présenter son plan d’investissement national pour les technologies quantiques, a tancé ces Français à la critique facile. Le Président a l’art de l’apophtegme, en gageant certainement qu’on retienne davantage ses formules cinglantes que les errances de sa gestion de la crise sanitaire.

Avec un possible troisième confinement qui leur pend au nez, cette nouvelle petite phrase assassine ne risque vraiment pas de réconcilier ces indécrottables Français avec leur éternelle défiance.

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Et quitte à passer pour un « Gaulois réfractaire » ou un « procureur », on peut légitimement s’interroger sur les retards français : après « où sont les masques ?« , puis « où sont les tests ?« , la série continue avec « où sont les vaccins ?« . Les mêmes erreurs à chaque étape.

L’Europe a commencé a vacciner à partir du 27 décembre dernier. À côté de nos voisins, on ne peut pas vraiment dire que le démarrage ait été très rapide.

Selon certains, c’est la faute à la complexité des consentements éclairés qu’il faut recueillir avant toute injection. Quand on veut bien faire, cela prend du temps. D’ailleurs, « il ne faut pas confondre vitesse et précipitation » nous rappelle tout benoîtement Jean Castex.

Pour d’autres, c’est la faute à cet État-obèse qui est devenu incapable de mettre rapidement en place une stratégie concrète, même en payant grassement des cabinets de conseil privés. Dans tous les cas, les chiffres sont là et la France est encore aujourd’hui à la traîne.

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Selon le dernier communiqué du Ministère de la Santé, au 20 janvier 2021, près de 693 000 personnes ont été vaccinées en France. Le Royaume-Uni recense actuellement plus de 4,5 millions de personnes vaccinées (soit 7 % de sa population totale). L’Italie et l’Allemagne, quant à elles, ont dépassé le cap du million de doses administrées la semaine dernière.

Infographie: La course à la vaccination en Europe | Statista

Comme d’habitude, face aux critiques, le Gouvernement a ouvert les vannes : il a donné la possibilité de vacciner les plus de 75 ans en ville au 18 janvier, c’est-à-dire avant la date initialement proposée par la Haute Autorité de Santé… Du coup, dans cet élan d’optimisme, les centres de vaccination sont en situation de « surbooking », d’autres ferment fautes de doses suffisantes… On a connu la même situation pour les centres de dépistage PCR.

Autre astuce, décaler la date de la deuxième injection. Au lieu d’attendre les 21 jours recommandés par les laboratoires pharmaceutiques, les autorités sanitaires ont autorisé jusqu’à six semaines de délai. Une solution validée par l’ANSM et l’OMS qui permet d’augmenter la population primo-vaccinée. Même si l’on sait que la protection immunitaire n’est que partielle après la première dose.

C’est d’ailleurs ce que souligne l’Académie de Médecine dans un communiqué en date du 11 janvier dernier : « dans le contexte actuel de recrudescence épidémique, c’est la persistance d’un taux d’immunité faible, voire insuffisant, pendant les semaines supplémentaires précédant la seconde injection qui doit être prise en considération« . Elle préconise donc de se conformer autant que possible au calendrier des fabricants.

Car, comme les laboratoires Pfizer/BioNTech le rappellent, si le taux d’efficacité du vaccin est de 52% après la première dose et s’élève à 95% lorsque la deuxième dose a été administrée à 21 jours, les fabricants ne garantissent absolument pas un taux d’efficacité aussi élevé si la seconde injection est différée au-delà. Problème : on ne connaît donc pas la durée et le niveau de protection avec une deuxième injection au-delà des 21 jours prescrits par les fabricants.

Aux États-Unis, l’Agence des produits alimentaires et médicamenteux (FDA) a pourtant préféré s’en tenir aux calendriers fixés par les laboratoires et s’inquiète, dans un communiqué en date du 4 janvier, que, « sans données appropriées soutenant ces changements dans l’administration des vaccins, nous courons un risque important de mettre la santé publique en danger, sapant les efforts de vaccination historiques pour protéger la population contre le Covid-19 (…) Nous continuons de recommander vivement aux fournisseurs de soins de santé de suivre le calendrier de dosage autorisé par la FDA« .

Emmanuel Macron a beau pousser des cris d’orfraie en blâmant ces Gaulois aux penchants de procureur, c’est toute l’Europe qui a raté sa stratégie de vaccination. C’est ce que déplore l’économiste allemand Hans-Werner Sinn dans un papier où il évoque la « débâcle vaccinale européenne« .

L’Union Européenne a décidé d’acheter son vaccin à 27 plutôt que pays par pays. Cela aurait pu être une très bonne chose si elle n’avait pas misé sur le mauvais cheval. Car, l’UE n’a d’abord passé ses commandes qu’auprès de Sanofi (une société française) et d’AstraZeneca (suèdo-britannique) quand les États-Unis, le Royaume-Uni ou le Japon diversifiaient leurs commandes notamment avec le vaccin Pfizer / BioNTech dès l’été.

L’UE, engluée dans sa rigidité institutionnelle, ne s’est réveillée qu’en novembre en passant commande de vaccins à ARN.

Pour Hans-Werner Sinn, l’UE aurait pu prendre le risque d’acheter auprès des 6 fournisseurs en lice. Quitte à se retrouver avec des doses en trop.

Un surplus qui aurait d’ailleurs pu grandement intéresser les 300 millions d’habitants des pays en voie de développement qui ne peuvent pas commander de vaccin. Encore une belle occasion ratée pour l’Europe de faire preuve de solidarité internationale.

Crédits photos : Poster Boy

 

À propos Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.