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[Télémédecine] Le site arretmaladie.fr est-il une arnaque ?

Éditorial de la 484ème

Depuis que le colloque singulier, fondant la relation entre un patient et son médecin, a quelque peu été écorné par les différentes expérimentations de télémédecine menées depuis quelques années, la brèche a été ouverte pour une compréhension commerciale des pratiques médicales.

On se souvient de l'affaire de medecindirect.fr, cette société commerciale fondée par François Lescure et Marc Guillemot, conventionnée avec l'ARS Ile-de-France en 2016, et qui propose une plateforme de conseil médical en ligne. Malgré les grincements de dents à l'époque, la société tourne toujours.

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Aujourd'hui, c'est le site arretmaladie.fr qui fait polémique. Il s'agit d'une plateforme qui propose, en quelques clics, d'obtenir un arrêt maladie pour une gastro ou un nez qui coule. C'est un marché très ciblé mais prometteur puisqu'en France les arrêts maladies ne cessent d'augmenter : presque 1 Français sur 2 était en arrêt maladie au cours des 12 derniers mois. Par ailleurs, en ne proposant que des arrêts maladies inférieurs à 3 jours, l'arrêt s'inscrit dans le délai de carence légal et l'Assurance maladie n'effectue pas de contrôle particulier. De plus, le site assure qu'il limite le nombre d'arrêts maladie par patient (4 par an) afin de réduire le risque de fraude et de s’assurer que les patients se rendent bien chez le médecin s’ils ont des maladies autres que de simples pathologies dites du quotidien.

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Le site a été créé par un avocat et entrepreneur, le Dr. Can Ansay. Sur son profil LinkedIn, on peut apprendre qu'il a inventé une paire de lunettes 3D pour smartphone ou une application en ligne pour trouver sa maladie en fonction des symptômes ressentis.  Une version équivalente, au-schein.de, avait été lancée outre-Rhin en décembre 2018 et avait délivré 30 000 arrêts maladie. En France, le site a été lancé officiellement le 7 janvier dernier. Can Ansay vise "50 000 arrêts de travail (...). Car ici les téléconsultations sont remboursées et il devrait y avoir plus de demandes" précise-t-il au Parisien. Soit près de 1,25M€ de chiffre d'affaire.

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Il surfe sur une particularité de l'avenant 6 de la convention permettant les actes de télémédecine : "l’exigence de respect du parcours de soins coordonné ne s’applique pas aux patients, dès lors [que leur] médecin traitant n’est pas disponible dans le délai compatible avec leur état de santé. (...) Le médecin téléconsultant de premier recours n’a pas nécessairement à être connu du patient".

Le site arretmaladie.fr se définit comme un site informatif expérimental qui renvoie les patients à des sites intermédiaires comme docteursecu.fr lancé en octobre dernier. Dans un communiqué de presse, ce dernier s'explique : "Forte de cette expérience allemande la société [de Can Ansay] souhaite explorer le service en France en lançant un service similaire, mais adapté à la législation française. C’est dans ce contexte que la société du Dr Jur. Can Ansay nous a contactés pour une mission de conseils concernant la législation française. Notre approche concernant la préconsultation médicale que nous proposons (Questionnaire de préparation à une téléconsultation) l’a intéressé. Le fondateur de la société Dr Jur. Can Ansay lance à son initiative le site grand public www.arretmaladie.fr pour sensibiliser les patients à l’usage de la télémédecine en France. Ce site informe les patients qu’ils peuvent se faire prescrire un repos à travers une téléconsultation réalisée par un médecin disponible. Pour le moment le site www.arretmaladie.fr est en mode expérimental, en proposant de se focaliser uniquement sur les épidémies de Grippe et de Gastroentérites qui ravagent actuellement notre pays."

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Dans un communiqué de presse, l'Assurance maladie a immédiatement réagi en accusant le site arretmaladie.fr de "véhiculer une information inexacte qui trompe les assurés et s’écarte de la déontologie médicale" en rappelant justement la suite de l'avenant 6 : "Dans les situations dérogatoires au parcours de soins coordonné, telles que définies au dernier alinéa de l’article 28.6.1.1, les partenaires conventionnels s’engagent à accompagner la mise en place et la promotion d’organisations territoriales coordonnées" à savoir : "communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), équipes de soins primaires (ESP), maisons de santé pluri-professionnelles (MSP), centres de santé (CDS) ou toute organisation territoriale qui se proposent notamment d’organiser une réponse en télémédecine de manière coordonnée et ouverte à tous les professionnels de santé du territoire."

Ce qui ne serait pas, a priori, le cas du site incriminé. Sauf que pour valider l'arrêt, le site arretmaladie.fr a recours à des plateformes intermédiaires de téléconsultation (comme docteursecu.fr) qui propose des questionnaires en ligne. La Ministre de la Santé, interrogée hier sur France Info, estimait que ce site représentait une "forme de marchandisation de la médecine". (...) "Nous essayons de trouver les moyens de bloquer ce site, c'est un dévoiement complet de ce que doit être une consultation médicale" a-t-elle ajouté. Dans les Échos, Nicolas Revel craint "un dévoiement de l'acte de prescription de l'arrêt de travail, qui devient un produit d'appel commercial". Il souhaite lancer une procédure de référé "pour envoyer un signal", "puis nous irons au fond, et nous utiliserons toutes les voies de droit" assure-t-il.

Une belle campagne de lancement pour ce site disruptif qui a su buzzer en se mettant à dos l'Assurance maladie et les syndicats médicaux. Reste à savoir si le juriste a bien ficelé son affaire.

Crédits photos : Rob Oo.

 

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.
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