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Réformes sociales : les dindons des doux dingues

Éditorial de la 282

Trois événements, la semaine dernière, contiennent les signes discrets de réels changements de paradigmes dans notre système social : le rapport de la Cour des comptes sur le TGV français, la modulation des prestations familiales et la retraite-chapeau du patron de GDF-Suez.

Commençons par un rapport qui n’a pas grand-chose à voir avec le social : le rapport assassin de la Cour des comptes sur le fleuron du transport ferroviaire français. Le site d’information Mediapart n’est pas tendre : «Outrepassant sa mission de contrôle, elle préconise, sans débat public, le remède : réserver les lignes TGV aux plus riches sur quelques grandes villes. Pour les autres, il faut libéraliser le bus. Un rapport qui tombe à pic pour briser de nouveaux tabous.». La une du journal Les Echos du 24/25 octobre est plus circonspecte mais laisse néanmoins le lecteur dans un questionnement métaphysique sur le type de République vers laquelle nous nous dirigeons. Car enfin, dans cette histoire, les élus qui investissent pour que le TGV s’arrête dans leur ville sont assurément des imbéciles.
Même tabac pour la protection sociale. Nous le disions dans nos articles précédents, il y a belle lurette que les politiques ne décident plus rien. L’inamovible haute fonction publique ne contrôle plus l’action publique par rapport à la décision politique mais vérifie la conformité de cette dernière à sa propre liturgie. Un «guide suprême» en quelque sorte ?

Lire notre article : Juppé et ses tontons flingueurs

Le débat sur la modulation des prestations familiales a envahi le reste des journaux. Sous les coups de boule de la commission européenne sommant la France à davantage se réformer, le gouvernement n’avait pas trop le choix. Aussi, voté à l’arraché, (voir Le Monde du week-end) par les députés survivants de la majorité présidentielle, l’amendement qui met fin à l’uniformité des prestations familiales entrera en application l’année prochaine.
Noyée dans moult considérations sur l’impact économique de cette mesure, somme toute assez mineur, sur l’équilibre des comptes, la plaidoirie des associations familiales est restée assez atone et n’aura probablement pas assez insisté sur ce deuxième changement de paradigme. Car, à l’origine, les prestations familiales (qui ne remontent pas à 1945 comme on l’affirme souvent mais à 1928), organisent depuis leur origine une compensation intra-professionnelle entre les salariés avec enfants et les salariés sans. Progressivement, les allocations familiales, dont le fonds a longtemps servi de vache à lait aux régimes déficitaires (notamment l’assurance maladie) se sont insidieusement transformées, au fil des réformes, en outils de correction des inégalités. On est passé d’une entraide professionnelle à une solidarité riches/pauvres, concept très proche des systèmes anglo-saxons basés sur l’impôt.
Il y a longtemps que la métamorphose dans l’assurance maladie a été achevée par une substitution progressive et désormais complète des cotisations sur les salaires par la CSG. Le glas a sonné dans la branche famille comme dans l’assurance maladie.

Lire notre article : Assurance maladie... de mort lente

La troisième information qui a retenu notre attention est la polémique provoquée par une indiscrétion du Canard Enchaîné sur la retraite-chapeau de 21 millions d’euros susceptible d’être accordée à Gérard Mestrallet, le patron de GDF-Suez au moment où on annonce une augmentation de 2,5% du tarif du gaz. Si l’indignation des gaziers CGT paraît compréhensible (cf. réactions sur France Info), le paradoxe vient de ce que cette information tombe dans un contexte de dégradation sociale sans précédent. Le Journal du Dimanche en fait sa manchette. «Etat d’urgence» n’hésite pas à titrer le journal, «Faut-il un big-bang social pour endiguer le chômage ?» questionne-t-il dans un copieux article dans lequel Jean-Claude Mailly, le secrétaire général de Force-Ouvrière, fait part de solutions alternatives.
Le pugnace débat sur la flexibilité intervient au moment où de nombreux pays en font la douloureuse expérience. La chronique de Joseph E. Stiglitz dans Les Echos sur l’insécurité sociale américaine donne la chair de poule, comme celui de Martin Wolf du Financial Times (Le Monde du 9 octobre). Pis encore, l’enquête menée par Philippe Bernard (Le Monde 26-27 octobre) sur le «zero hour contracts» dans les entreprises du Royaume-Uni a de quoi faire rentrer à reculons plus d’un leader syndical à la table des négociations.
La sans doute nécessaire discussion sur la relance économique ne manquerait pas de sérénité si, parallèlement, la presse ne nous révélait pas l’insolent train de vie de l’élite économique et politique du pays. L’indemnité de départ de Mestrallet – plus de 1200 années d’un revenu de smicard – n’est que l’écœurante partie visible d’un monde probablement déconnecté de la réalité de millions de dindons. L’article «les Jouyet : un couple au pouvoir»  paru dans Le Monde du 8 octobre, ou encore le témoignage trouvé au détour de nos recherches sur le blog de Fabrice Nicolino sur le couple Védrine, ou, plus récemment, l’article du journal Le Point de la semaine dernière, «M. Attali aimerait vous avoir à dîner», sont les illustrations sordides de la dangereuse arrogance d'un pouvoir un peu dingue.

RF

Crédits photos : Frédéric Bisson

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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