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Rapport sur les nouveaux indicateurs de richesses : rupture ou trompe l’œil ?

Le Gouvernement vient de rendre public son rapport pour la première année sur de nouveaux indicateurs synthétiques de richesse "pour aller au-delà du PIB". Un faisceau d’une dizaine d’indicateurs originaux dont quelques-uns sur la santé : taux d’emploi, effort de recherche, endettement, espérance de vie en bonne santé, satisfaction dans la vie, inégalités de revenus, pauvreté, sortie du système scolaires, empreinte carbone et artificialisation des sols. A première vue, on peut en rire. Après avoir évoqué l’alignement des astres et constaté désespérément que les augures étaient définitivement sombres, autant changer les indicateurs. Si la courbe du chômage ne s’inverse pas, changeons la courbe : au lieu d’évoquer le chômage, parlons de taux d’emploi comme le ferait Pangloss, le docteur en cosmolonigologie de Voltaire… Décryptage.

Les origines de cette nouvelle approche

La Lettre de GaliléeCette publication part d’un bon sentiment : le PIB est insuffisant pour qualifier les efforts de croissance dans un contexte de crise. La critique n’est pas nouvelle. Dès les années 90, certains chercheurs comme Dominique Méda (Au-delà du PIB, pour une autre mesure de la richesse), Patrick Viveret (Reconsidérer la richesse), Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice (Les nouveaux indicateurs de richesse) ont remis en question cette comptabilité nationale évaluant les flux monétaires. Institué dès après les années 30, dans un contexte de plein emploi après la guerre, comme un standard pour les comptes nationaux des pays de l’OCDE, le PIB est avant tout une référence pour mesurer la valeur monétaire des biens produits par une nation et fixer des objectifs de croissance communs et harmonisés. Mais il échoue lorsque la crise surgit. Dès les années 70, les objectifs de croissance, malgré le recours massif à l’endettement, se déconnectent d’un partage équitable des fruits de la croissance. Ce constat est particulièrement criant pour la santé qui est une activité non marchande : l’accroissement du coût des services de santé à qualité de service égale fait croître le PIB sans améliorer pour autant notre bien-être. Et comme le note Géraldine Thiry dans Alternatives économiques d’octobre qui consacre un dossier sur la question : le PIB reste encore la référence car "le niveau de l’emploi reste corrélé à celui de la croissance" et que "la croissance du PIB est également la condition de l’équilibre des comptes sociaux. Comment financer les retraites ou la politique familiale si les revenus soumis à cotisation sociales stagnent ou diminuent ?". Citant Tim Jackson ("Prospérité sans croissance, la transition vers une économie durable") et l’économiste iconoclaste Thorstein Veblen, les logiques sociales et culturelles incitent à valoriser toujours plus le consumérisme, y compris paradoxalement pour les plus pauvres : "cet accès très inégal à la consommation conduit, paradoxalement, riches et pauvres à aspirer à une poursuite de la croissance. Les premiers parce qu’ils craignent de perdre les privilèges réels ou symboliques ; les seconds, parce qu’ils aspirent à sortir de leur situation et aimeraient accéder au mode de vie des plus riches."


En 2008, sous l’initiative de Nicolas Sarkozy, une commission est mise en place sur la mesure de la performance économique et du progrès social. Cette commission est menée par le prix Nobel de l’Économie, Joseph Stiglitz, qui lui donnera communément son nom. Mais, faute de réelle volonté politique, les conclusions et recommandations de la commission Stiglitz n’iront pas très loin.
C’est en 2013 que Jean Pisani, à la tête de France Stratégie, dans la continuité de son travail sur l’étude prospective de la France dans 10 ans, reprend le dossier et propose en septembre 2014 un éclairage de 7 indicateurs pour mesurer la "qualité de la croissance". En collaboration avec France Stratégie, le Conseil Économique, Social et Environnemental (Cése) a organisé une réflexion sur le sujet en mobilisant un large panel d’experts. Toute cette maturation a abouti à la proposition de loi de la députée EELV Eva Sas adoptée en avril dernier. Son article unique prévoit que "Le Gouvernement remet annuellement au Parlement, le premier mardi d'octobre, un rapport présentant l'évolution, sur les années passées, de nouveaux indicateurs de richesse, tels que des indicateurs d'inégalités, de qualité de vie et de développement durable, ainsi qu'une évaluation qualitative ou quantitative de l'impact des principales réformes engagées l'année précédente et l'année en cours et de celles envisagées pour l'année suivante, notamment dans le cadre des lois de finances, au regard de ces indicateurs et de l'évolution du produit intérieur brut. Ce rapport peut faire l'objet d'un débat devant le Parlement."

Les limites de ces indicateurs

Comme le note le Paul-Loup Weil-Dubuc, "en construisant l’intelligibilité de faits dispersés dans le temps et dans l’espace, l'indicateur ordonne déjà la réalité selon nos fins. Pour autant, une position radicalement relativiste qui, sous prétexte qu'un indicateur laisse nécessairement dans l'ombre une part irréductible de la réalité, en mettrait en cause le principe n'est pas tenable : elle supposerait que l'on renonce aux informations parfois utiles à la décision que nous livrent les indicateurs. (...) L’indicateur décrit-il la réalité qu'il prétend décrire telle qu’elle est ? (...) Un indicateur ne décrit pas fidèlement le réel puisqu'il n'en a pas forcément la vocation, son véritable objectif consistant à témoigner de la réalité seulement dans la mesure où nous souhaitons la transformer, toujours, en d’autres termes, d’un point de vue pratique. C’est d'ailleurs précisément pour cette raison que nous devons nous assurer que nous adhérons aux fins qui président à son élaboration, en les justifiant et en les assumant." Grosso modo, un indicateur ne doit pas faire qu'indiquer; il doit s'inscrire dans une démarche politique qui s'en empare et qui le fasse vivre.

Une dimension qualitative...

Pour ce qui nous concerne, le rapport du Gouvernement a retenu des indicateurs concernant la santé, notamment une espérance de vie en bonne santé "construit grâce à l’enquête menée par Eurostat sur les conditions de vie (SILC), à partir des réponses données à la question : "au cours des six derniers mois, dans quelle mesure avez-vous été limité dans les activités que les gens font habituellement, du fait de votre santé ?". L'indicateur est intéressant puisqu'il introduit une notion de capabilité, absente des traditionnels indicateurs d'espérance de vie à la naissance. Comme le notait Paul-Loup Weil-Dubuc, "l'espérance de vie ne tient pas compte de la qualité des années qu'il reste à vivre à un individu. Ce point est problématique puisqu'un individu peut jouir d’une espérance de vie relativement bonne sans pouvoir réaliser les actes les plus élémentaires de la vie et, notamment, contribuer, autant que d’autres, à sa propre survie. La même espérance de vie peut ainsi masquer des besoins très différents en matière de capabilité." C'est le point de vue que défend Amartya Sen (qui a participé aux conclusions du rapport de la commission Stiglitz), dans Repenser l'inégalitéautour du paradoxe d’Easterlin :  l'augmentation du revenu ne s'accompagne pas toujours d'un accroissement proportionnel du bonheur… Dès la fin des années 70, les économistes de la santé comme Milton C. Weinstein et William B. Stason ont introduit une notion de qualité de l'espérance de vie au travers d'indicateurs Qaly. Cette notion d'espérance de vie en bonne santé est d'ailleurs employé pour les travaux de l'OCDE sur la santé.

Lire : Un rapport de l'OCDE pointe du doigt les dérives du prix des médicaments

...toute relative

Mais la "qualité de vie" d’un individu, ainsi définie, détermine certes la valeur qu’il accorde à l’existence mais elle ne saurait l’exprimer que très partiellement puisqu’il y a autant d’individus, autant de manières de vivre, que de valoriser une même espérance de vie exprimée en Qaly. On peut s’interroger dès lors sur la pertinence de l’indicateur sur la satisfaction à l’égard de la vie (pp.26-29 du rapport) : comment l’agrégation de données à partir du ressenti d’individus particuliers peut constituer un indicateur pertinent ? Comme le note Florence Jany-Catrice dans Alternatives Économiques, "retenir comme unique indicateur de "bien-être et vivre ensemble" un indicateur subjectif de satisfaction de vie apparaît davantage comme le fruit de lobbies que comme celui d'une réflexion raisonnée sur ce que sont bien-vivre et vivre ensemble". Une satisfaction par rapport à quoi ? La santé ? La pluie ? Les astres ?

On a vu que le BNB, le bonheur national brut, lancé par le Bhoutan, pionner en la matière, et vanté par ses élites, a été enterré lors des dernières élections en 2013 tant il était en décalage avec la réalité quotidienne des plus précaires. Pourtant, cette avancée en France n'est pas suffisante. Ces nouveaux indicateurs de richesse restent des indicateurs "complémentaires au PIB" et la société reste orientée et braquée sur la consommation et la croissance. Florence Jany-Catrice souhaite aller plus loin et saisir cette "occasion inédite pour initier un authentique et sérieux débat parlementaire sur les faiblesses structurelles du PIB". Toutes les politiques publiques restent dans l'attente d'un retour de la croissance. Pour appréhender les problématiques d'inégalités et de redistribution, il s'agit de changer profondément les pratiques publiques et privées : "se départir de la croissance, réinventer de nouveaux modèles de développement". Dans un monde qui s'ubérise et se transforme, les élites doivent accepter des ruptures majeures.

Crédits photos : TobanBlack

 

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
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