La Lettre de Galilée

Quelle mouche…

Sans qu’aucune étude sérieuse n’ait été conduite sur le réel impact de la distance d’accès aux soins sur l’accroissement des inégalités sociales, le « désert médical » est devenu l’expression consacrée. D’abord métaphore sahélienne pas forcément bien choisie, puis érigé en slogan par quelques géographes émules du docteur Pangloss, voilà le terme porté au pavois de la crédibilité cosmogonique du monde de la santé. Admis comme une évidence biblique, le désert médical est repris d’une même voix par les élus des territoires de toutes les tailles qui en font un viatique électoral.
Et voilà, assez inattendues, les recommandations sorties des cogitations du Conseil National de l’Ordre des médecins réuni en conclave à Biarritz il y a quelques semaines : le moment est venu, nous dit-il, de mettre en place une régulation drastique des installations.
La vieille institution ordinale ne nous avait pas habitués à des exhortations aussi appuyées. Jusqu’à faire appel à l’Etat, via ses bras armés régionaux, pour contraindre les jeunes médecins à s’implanter dans la région de leurs études… si jamais il leur venait l’idée de migrer ailleurs. Mais la mobilité des médecins est faible et le fameux héliotropisme médical n’est pas non plus démontré puisque les diplômés, dans une proportion écrasante, s’installent dans la région de leurs études. Le nouvel examen classant national (ECN) institué depuis deux ans, favoriserait même une mobilité dans le bon sens.
A la demande de l’ancien président de la République, le président de l’Ordre, Michel Legmann avait produit en avril 2010 un rapport à l’eau tiède sur le sujet, d’ailleurs vite éclipsé quelques mois plus tard par celui d’Elisabeth Hubert investie par le même président de la même même mission. Même si le pensum du docteur Legmann proposait quelques pistes intéressantes (création d’assistants de santé et de coordonnateurs d’appui par exemple) ce qu’on aura retenu à l’époque était justement le rejet de toute forme de contrainte, l’Ordre s’opposant alors aux contrats de solidarité prévus par la Loi Bachelot.
Quelle mouche le pique aujourd’hui ?
D’autant que, dans ses louables efforts de modernisation, l’ordre réunit tous les ingrédients pour échapper à la ringardisation, notamment vis-à-vis des jeunes générations promptes aujourd’hui à envoyer promener une institution dont elles discernent mal le sens.
Le fond documentaire de l’ordre apporte aux recommandations qu’il vient de publier les arguments de leur propre antithèse : « il n’y a jamais eu autant de médecin en France » dit par exemple le rapport précité. L’Atlas de la démographie médicale, qui fait la fierté de l’Ordre, augmenté dans son édition de 2011 de deux enquêtes thématiques sur les jeunes médecins libéraux installés en zone rurale, démontre que la médecine est en train d’évoluer sur un plan structurel et que rien ne va dans le sens d’un éparpillement des ressources dans les 37 000 villages et communes de notre douce France.
La tendance intrinsèque de la médecine est plutôt au regroupement. N’en déplaise aux élus locaux en mal de développement économique.
Il fallait un ténor pour relayer ce que nous proclamons depuis des lustres sur notre site : Guy Vallancien tombe à pic. Dans un article tonitruant paru dans Les Echos de vendredi, le professeur de l’Université Paris Descartes détourne le projecteur vers les patients, dont la sociologie il est vrai a été peu abordée et dont certains revendiquent « le service d’urgence sur le paillasson de leur porte [et font] sans hésiter 25 km le week-end pour aller chez Ikéa ».
Pour peu que le débat survienne, un tri épistémologique sera nécessaire. Car, le dossier souffre de confusions et d’amalgames peu propices à la compréhension des enjeux. L’étude de la DREES publiée en juin 2011 montrant que 95% de la population française était à moins de 15 minutes d’un médecin s’est perdue dans le dédale des contrevérités ambiantes. Quant au renoncement aux soins d’une partie de la population, la démographie médicale n’y est pas pour pas grand-chose (voir les conclusions du colloque organisé en novembre dernier par la Direction de la Sécurité Sociale). Mais personne n’en a parlé.
Alors, qui a intérêt à brouiller les cartes ? Les élus assurément mais aussi peut-être les thuriféraires d’une médecine administrée, à l’anglaise, qui n’aurait plus de libérale que le nom.
La mouche s’est-elle trompée de cheval ?

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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