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Piketty, Pisani et le Pape

Les dernières publications de l'INSEE le confirment : les inégalités augmentent. Les riches sont plus riches, les pauvres plus pauvres : ainsi, les 40% plus modestes ont un niveau de vie qui a diminué entre -0,2% et -0,8% et les 40% plus riches ont connu une augmentation de leur niveau de vie entre +0,1% et +0,8%. Et la proportion des plus pauvres s'est accrue avec un taux de pauvreté à 14,3% (+0,3 point). 

Le Capital augmente...

C'est le constat que porte également Thomas Piketty, dans son best seller international "Le Capital au XXIème siècle". Mille pages bien renseignées où l'économiste français nous abreuve de chiffres et de calculs complexes. Pour lui, ce sont les 1 % de foyers les plus favorisés qui ont récupéré 11 % des richesses accumulées en 40 ans en France, 24 % au Royaume-Uni et même 47 % aux Etats-Unis. Au-delà des croissances de richesses qui enrichissent les plus riches, ce sont les tendances à venir sur la transmission du patrimoine qui inquiètent l'auteur. Piketty évoque en page 646 le dilemme de Rastignac : travailler ou ...

épouser une riche héritière ? Il redoute que la richesse ne circule pas et reste toujours aux mains des mêmes. Ainsi, la trop grande concentration des patrimoines, privilégiant la rente sur le travail, pourrait générer rapidement des séismes majeurs dans nos économies et ébranler les valeurs démocratiques de nos sociétés.

Lire : Démocratie sanitaire : trompe l’œil, coup d’État ou usine à gaz ?

Beaucoup de critiques sont formulées à l'encontre de l'économiste, conseiller de Ségolène Royal et proche du président Hollande. Mais on ne sort pas indemne de la lecture du kilo de pages documentées. Et les rapports sur les inégalités ne manquent pas de corroborer son diagnostic. L'observatoire national de la pauvreté et de l'exclusion sociale (ONPES) a remis un rapport sur "les effets d'une crise économique de longue durée" à Madame Ségolène Neuville, secrétaire d’État en charge des Personnes handicapées et de la Lutte contre l’exclusion, le 2 juillet dernier.

Néanmoins, le diagnostic que pose le rapport est que malgré l'augmentation rapide de la part des pauvres dans la population française, l'État a su tout aussi rapidement assurer un rôle de redistributeur de richesses. Ainsi, le nombre de bénéficiaires de la CMU a fortement progressé au cours de la crise, entre 2008 et 2010, passant de 1,4 million à 2,1 millions (+47 %) alors que le nombre de bénéficiaires de la CMU-C est resté relativement stable entre 2006 et 2012 autour de 4,4 millions de bénéficiaires. Les moins de 20 ans représentant environ 44 % des bénéficiaires de ce dispositif (France métropolitaine), contre 4,6 %  des plus de 60 ans (p.58). "À l’approfondissement de la pauvreté correspond aussi une augmentation notable, depuis 2007, du nombre des allocataires des minima sociaux, de l’allocation personnalisée au logement (APL) et des divers dispositifs d’aide à l’accès aux soins. Cet accroissement est parfois considérable : entre 2007 et 2011, le nombre des allocataires de l’APL a augmenté de 5 %, ceux du RSA socle ou assimilé de 14 %, ceux de la CMU-C de 40 %. Ces données illustrent la réactivité du système des aides et minima sociaux sous condition de ressources" (p.63).

...et les inégalités aussi

Mais le rapport de l'ONPES tire la sonnette d'alarme (cf. chapitre 3) : si la crise se prolonge, l'État n'arrivera plus assumer complètement sa charge. Depuis 2011, les stabilisateurs automatiques ne jouent plus leur rôle. Les stabilisateurs automatiques, dans le verbiage techno, c'est la capacité des finances publiques à "limiter les conséquences d’événements conjoncturels sur le niveau de vie et l’activité"; grosso modo, c'est l'ensemble des dispositifs (prestations chômage, allocations familiales, etc.) que déclenche l'État pour éviter à ses concitoyens de subir la crise...

La Lettre de Galilée

Extraits : "Avec l’augmentation du nombre de personnes en situation de pauvreté (environ 700 000 personnes supplémentaires en quatre ans NDLR) et d’exclusion sociale, les dépenses de protection sociale ont très fortement progressé en 2008 et 2009. Depuis 2010, elles ont tendance à stagner, voire à diminuer, alors que la situation ne s’améliore pas." (p.87) "L’effet des stabilisateurs automatiques sur la croissance, très marqué en 2009, s’essouffle puis devient négatif en fin de période." (p.95). "Dans le cadre d’une politique qui privilégie la réduction des déficits publics, les marges de manœuvre des dépenses de protection sociale pour soutenir la croissance semblent néanmoins s’épuiser. (...) On peut dès lors s’interroger sur les effets sur la pauvreté et l’exclusion sociale d’une poursuite de la crise à politique inchangée." (p.96)

Lire : Cols blancs, cols bleus et Colbert : quel avenir pour notre santé ?

Cherchons du réconfort auprès d'experts visionnaires. Cela tombe bien car Jean Pisani-Ferry, directeur de France Stratégie (nouvelle "identité" du Commissariat général à la stratégie et à la prospective, rebaptisé pourtant il y a peu, connu autrefois sous le nom de Centre d'Analyse Stratégique...)  a remis un rapport au Président de la République intitulé "Quelle France dans dix ans". Dans un monde politique et médiatique qui cultive l'immédiateté, gageons qu'il puisse intéresser quelques-uns.

Boule de cristal, dis-nous l'avenir

Et maintenant ?" s'interroge Éric Le Boucher dans Les Échos, "On devine la suite : des éloges, le lancement de "chantiers d'approfondissement", quelques cabinets de ministre recevront le "stratège" de la France avec photos… et puis rien. (...) Dans la politique de l'immédiateté, du combat individuel des ego, dans le temps médiatique, sous le règne de l'émotion, il ne pouvait en être autrement. Le rapport réfléchi, riche, englobant, précis, discutable sûrement, tient en 210 pages avec des annexes. Allez, parions : combien de ministres vont les lire ou même y consacrer plus de cinq minutes ? Combien de députés et de sénateurs ? Je parie : moins de un sur cent."

Pourtant, Jean Pisani-Ferry redonne quelque espoir. Sa conclusion est sans appel : "ayez confiance !" C'est un adage à la mode... depuis qu'un Pape, apôtre de l'Éternel, l'a médiatisé. Son équation est simple : certes notre dépense publique est bien supérieure à la moyenne, mais notre "performance sociale" (indicateur des Nations unies) s'est sensiblement améliorée (pp.45-53). "C'est ce qui explique le paradoxe : individuellement, les Français ne sont pas malheureux mais, collectivement, ils ne croient plus à l'avenir."

Lire : Les flèches de Larcher

Le rapport prospectif pose la question tout de go : "Avons-nous encore les moyens de notre modèle social ?" (pp.63-69) : "La fragilité du financement est enfin une menace. Les recettes de la protection sociale sont peu ou prou indexées sur la croissance, mais les dépenses comportent beaucoup d’inertie (retraite), suivent une tendance autonome (santé hors indemnités journalières), ou ont par nature un caractère contracyclique (chômage). Il en résulte un désajustement qui est en partie à l’origine de la dette sociale et n’a jamais été approché de manière systémique : des mesures d’économie ont régulièrement été introduites pour répondre à l’affaiblissement du rythme de croissance, mais le système n’a pas été repensé pour prendre en compte ce désajustement." (p.66). La protection sociale repose certainement sur le consentement des classes moyennes qui, à la longue, risquent de s'exaspérer, et, afin de "reconstruire l’adhésion autour d’un modèle recentré sur l’égalité" (p.69), le rapport de France Stratégie propose de renforcer la politique de soutien à l'emploi (p.150). Autre point sur lequel insiste le rapport : "En matière de santé, la prévention représente 2,4 % des dépenses contre 3 % dans les pays de l’OCDE" (p.102). Mais c'est un autre  (vrai et grand) sujet...

Souvent gérées dans l'immédiateté, les inégalités constituent un sujet majeur. Les différents rapports que nous livre l'actualité, aux retentissements variés, proposent d'entamer une réflexion de fond. Mais comme tout changement de mentalité, il faut un temps pour marquer les esprits que l'immédiateté ne peut saisir.

Laissons cependant la parole au vibrionnant Pape François qui n'a pas mâché ses mots à l'encontre du Capital et des inégalités qu'il suscitait. The Economist a même tiré à boulets "rouges", pour ainsi dire, contre ses propos jugés trop léninistes. "Nous sommes en train de sacrifier des générations pour maintenir un système qui ne tient plus, un système qui pour survivre doit faire la guerre, comme l'ont fait tous les empires. Mais comme la Troisième Guerre ne peut être déclarée, on crée des conflits régionaux. On produit et on vend des armes et, avec ça, la balance des économies idolâtres, ces grandes économies qui sacrifient l'homme au pied des idoles de l'Argent, est positive".

Si le Pape aussi s'y met, il ne nous reste plus qu'à prier pour qu'advienne ce changement tant attendu...

Crédits photos : Sylvain Raybaud.

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
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