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Marisol Touraine rend visite à Google

Le 15 mars dernier, avant de s'envoler pour la Californie à la rencontre des entrepreneurs de la médecine de demain, la Ministre de la Santé a annoncé, dans le cadre du plan d'investissements 2017-2021 (2Md€) prévu par la réforme des groupements hospitaliers de territoire (GHT), le déclenchement de 550M€ pour 2 programmes afin "d'accompagner les établissements de santé dans le virage numérique". Depuis près de 20 ans, on engloutit des milliards d'euros dans l'interopérabilité de systèmes d'information hospitaliers, le numérique à l'hôpital ou le dossier médical. Pourtant, à l'hôpital, on colle toujours des post-it avec les codes de connexion sur les écrans d'ordinateur. Pourtant, avec les technologies, les hôpitaux sont encore la cible privilégié des hackers et des ransomware : selon Microsoft, les hôpitaux américains sont en tête du classement; la France, derrière la Turquie, est en 7ème position. 

La semaine dernière, notre Ministre de la Santé, Marisol Touraine, était en Californie pendant trois jours pour valoriser "l’excellence médicale française" au travers des partenariats noués entre la France et les États-Unis. Se serait-elle donc jetée dans la "Google" du loup, pour parodier le titre de l'ouvrage (à lire) de Christine Kerdellant publié en janvier dernier chez Plon, en visitant Verily, l'une des filiales à haute valeur ajoutée d'Alphabet (Google) ? Installée dans le Sud de la Californie, cette société, qui cultive le secret, est dirigée d'une main de fer par le scientifique et entrepreneur Andy Conrad. Des projets pour "révolutionner la médecine", pharamineux voire irréalistes, qui ont même fait fuir certains talents et cerveaux recrutés par la société.

Lire : la e-santé, les connexions dangereuses.

Comme Calico, ces sociétés qui bénéficient de budgets colossaux, d'investissements hors du commun ou de placements et d'optimisations dans tous les paradis fiscaux du monde, sont prêtes à tout pour révolutionner la génétique et la santé. Mais le plus effrayant n'est pas qu'ils aient potentiellement tous les moyens pour y parvenir, argent comme data, mais bien plutôt qu'ils n'aient aucun frein à leurs desseins transhumanistes : aucun comité d'éthique ou conseil médical indépendant pour freiner leurs ardeurs.

Lire : Quand Google nous vaccinera.

En septembre dernier, Verily et Sanofi s'étaient alliés en injectant chacun 250M€ dans une société commune baptisée Onduo. L'objectif est de tirer profit de "l'expérience de Verily en matière d'électronique miniaturisée, de techniques analytiques et de développement de logiciels grand public" et du "savoir-faire et de l'expérience cliniques de Sanofi", leader sur le marché des médicaments pour diabétiques, afin de proposer des traitements innovants à destination des 442 millions de patients souffrant de diabète dans le monde. Une manière certainement de diversifier les activités du laboratoire pharmaceutique dans un marché en expansion mais à un moment où son médicament phare, le Lantus, tombe dans le domaine des génériques. Alors qu'en France les taxes sur l'industrie du médicament ne cesse d'augmenter opportunément, de quoi ont bien pu parler Marisol Touraine et Andy Conrad ?

Lire : Sécurité sociale, la révolution du financement prédictif

La laborieuse et coûteuse informatisation de l'hôpital

En attendant, la France investit dans le numérique. La Ministre a donc annoncé la poursuite, avec 550M€ à la clé, de 2 programmes :

  • le programme "e-parcours" qui poursuivra certaines expérimentations améliorant la prise en charge des patients et la relation entre les professionnels menées pendant 3 ans dans le cadre du programme "Territoire de soins numérique" qui a bénéficié d'un financement à hauteur de 80M€ entre 2014 et 2017.
  • le programme"e-Hôp 2.0" poursuivra le financement des systèmes d'information hospitaliers (SIH) initiés dans le cadre du programme "Hôpital Numérique" (2012-2017) qui lui a bénéficié d'une enveloppe de 400M€.

Le programme Hôpital 2012 est lui-même la poursuite du volet "système d'information" du plan Hôpital 2012 (proposé par Xavier Bertrand) en 2007 qui prévoyait 4Md€ d’investissements dont 85% ont été consacrés aux systèmes d’information hospitaliers (SIH).

Le retard français

En 2005, le rapport d'information du sénateur Jean-Jacques JÉGOU mentionnait déjà le "retard" français en la matière par rapport aux systèmes américain, allemand ou encore anglais. Ce dernier ayant massivement investi dans le domaine quelques 10Md€. "Aujourd'hui [en 2005, NDLR], seuls 30 % des hôpitaux publics disposent d'un système d'information hospitalier réellement efficace" (p.11) assénait le rapport à l'époque. Il soulignait également l'émiettement de la gouvernance en regrettant "l’absence, au sein du ministère, de structure ayant la visibilité suffisante pour assurer une coordination efficace des initiatives en matière de systèmes d’information est un handicap majeur. De trop nombreuses structures prennent part à la définition des systèmes d’information." (p.17)

Selon les chiffres publiés par la Direction Générale de l'Offre de soins (DGOS) dans son dernier Atlas annuel des systèmes d'information hospitaliers, 84% des établissements ont remonté une information à la DGOS sur l'état d'avancement de leur informatisation. Ils étaient seulement 43% en 2013. Il y a encore loin de la coupe aux lèvres. Si "l'informatisation du Dossier Patient est bien engagée avec un taux de projets achevés ou en cours égal à 94%", "le dossier patient est incomplet pour une part importante d’établissements; les résultats d’examens faits dans les plateaux techniques ne sont pas toujours intégrés dans le dossier patient".

En page 15 du document, on apprend que 12% des établissements ne sont pas dotés de politique de sécurité SI. Particulièrement pour les établissements de santé publics où le taux grimpe à 21%...

Lire : Santé connectée, faut-il craindre les robots ?

La fuite des cerveaux français

Pourtant l'hôpital et l'expertise française drainent un certain nombre de start-up qui gravitent autour. On compte par exemple, la start-up montpelliéraine Medtech, créée par Bertin Nahum et spécilialisée dans les micro-robots qui assistent les neuro-chirurgiens, mais rachetée par l'américain Zimmer Biomet, Novagali Pharma, également racheté, par Sanofi en 2011, Cellectis spécialisé dans l'ingénierie génétique, etc.  Beaucoup de ces entreprises medtechs et biotechs innovantes qui incubent et émergent en France finissent par se développer aux États-Unis pour plusieurs raisons :

  • les levées de fonds sont beaucoup intéressantes aux États-Unis.
  • le financement des phases cliniques avancées est difficile en France,
  • le marché américain, premier marché du médicament, est bien plus alléchant.

Des sociétés intéressées par les perspectives de marché

Beaucoup de sociétés peuvent donc être cotées en Bourse à Paris mais également au Nasdaq ou à Euronext. L'ouverture et l'éclatement du capital permet d'obtenir des investissements plus conséquents et plus spécialisés. Comme le soulignait Dominique Nora, en septembre dernier, dans l'Obs, "les start-up françaises ne trouvent sur le territoire national, ni les analystes spécialisés, ni les grands fonds d'investissement, ni les grands partenaires industriels qui leur permettraient de partir à l'assaut des gros marchés internationaux, tout en restant indépendantes. Et celles qui ne traversent pas l'Atlantique restent pénalisées, car elles sont en général valorisée cinq à dix fois moins bien que leurs concurrentes américaines."

L'imbroglio Crispr-Cas9

Dans l'univers des start-up, Marisol Touraine dans son périple californien, a rencontré  Jennifer Doudna qui, avec la Française Emmanuelle Charpentier, formée à l'Institut Pasteur mais partie en Suède et collaborant à l'Université de Berkeley, ont découvert la technique révolutionnaire pour modifier l'ADN, le système Crispr-Cas9. Les deux femmes avaient reçu en novembre 2014 le prix de la Breakthrough Prize Foundation créé par Mark Zuckerberg et Sergey Brin (et la coquette somme de 6M$) à Mountain View en Californie. Mais la "paternité" de leurs recherches avait été contestée par Feng Zhang du Broad Institute à Cambridge (Massachussets) dépendant du prestigieux MIT, qui avait saisi l'office américain des brevets (USPTO). Ce dernier ayant rendu un jugement favorable à Feng Zhang le mois dernier. Une bataille juridique sur la propriété intellectuelle du procédé va s'ouvrir dans les prochains mois avec quelques milliards à la clé...

Crédits photos : Léa Marzloff.

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
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