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Malades ignorés et malades qui s’ignorent

On ne saurait trop insister, dans ce 4ème volet de notre première leçon, sur la relativité des attitudes face à la maladie et au système de soins. Autrefois dans une société dont l’organisation était largement sous-tendue par la religion, la grande consolation était que tout le monde finirait par mourir pour se retrouver devant dieu… à égalité.

Piètre consolation car, depuis toujours, nous ne sommes pas égaux devant la mort. Selon que vous serez puissant ou misérable comme disait le bon vieux La Fontaine dans les animaux malades de la peste, vous ne mourrez pas au même âge. Ça fait des lustres que le différentiel d’espérance de vie entre l’ouvrier agricole et le cadre supérieur est de plus de dix ans et si, globalement, l’espérance de vie n’a pas cessé de s’améliorer depuis un siècle, le différentiel demeure.

1 -Malades ignorants

Il faut chercher dans les nombreuses études sociologiques publiées depuis une cinquantaine d’années les explications à la complexité des attitudes face aux situations pathologiques. Georges Canguilhem (1), considéré comme l’initiateur d’une réflexion réellement philosophique sur la pathologie a donné l’impulsion à plusieurs générations de chercheurs qui ont permis de mieux comprendre notamment les mécanismes d’inaccessibilité aux soins. François Steudler a également présenté dans les années 70 l’état des recherches réalisées sur le sujet. Aujourd’hui, de nouvelles études viennent tempérer, confirmer ou contredire les soubassements épistémologiques de la socio-économie sanitaire.

Que ressort-il de ces recherches ? Pour faire simple il apparaît :

  • qu’il n’existe pas d’explication mono-factorielle des différences d’accès aux soins et que si le facteur économique est bien sûr omniprésent, celui-ci n’est pas essentiel,
  • que le facteur majeur est culturel et puise ses sources dans les profondeurs anthropologiques des Français

a - Le renoncement aux soins

Les comparaisons économiques menées il y a une quarantaine d’années montraient une... différence de consommation importante entre les classes sociales aisées et les populations les plus pauvres (Steudler 1972 précité). Un groupe de 2 catégories socioprofessionnelles (ouvriers agricoles et agriculteurs) dépensaient en 1962 trois fois moins de soins de santé qu’un autre groupe composé de 5 CSP : les cadres moyens, les employés, le personnel de service, les professions libérales et les cadres supérieurs. Entre ces deux groupes, les ouvriers de l’industrie et les professions indépendantes se situaient à peu près en position moyenne
Depuis cette époque, la couverture obligatoire de l’assurance maladie a considérablement été étendue. Aujourd’hui de 77% en moyenne, le taux de prise en charge par l’AMO (assurance maladie obligatoire) est stable depuis une vingtaine mais n’était que de 50% dans les années 50/60 . Les régimes ont harmonisé leurs modes de couverture, la CMU, puis la CMU-C ont fait leur apparition. Une récente étude de la DREES d’octobre 2012 montre que l’inégalité a quasiment disparu et que l’effet redistributif de l’assurance maladie joue à plein.

La Lettre de Galilée

On est loin des chiffres de 1962 mais l’impact sur les esprits est coriace car les raisonnements actuels s’appuient encore sur les observations d’il y a 50 ans : on croit toujours que les plus riches consomment beaucoup plus que les plus pauvres.

Idée reçue : les plus riches dépensent en moyenne moins que les plus pauvres.

L’idée selon laquelle beaucoup de personnes renoncent aux soins pour des raisons financières reste tenace malgré la publication de ces chiffres par le ministère. La thèse de Caroline Desprès publiée par l’IRDES un an avant, en octobre 2011, apporte un éclairage intéressant au problème du renoncement aux soins.
Cette étude insiste sur « le faisceau d’éléments qui se combinent entre eux » et qui pousse l’individu à faire le choix de reporter ou de renoncer aux soins quel que soit son revenu.
Les chiffres indiqués par cette étude montrent en effet que le renoncement aux soins pour des raisons financières est réel : 21,3% des bénéficiaires de la CMU.C en 2008 (contre 15% en 2002) renonceraient aux soins par manque d’argent ; mais les bénéficiaires d’une complémentaire sont 15,3% (10,3% en 2002) à renoncer aussi aux soins.

S’intéresser à la pauvreté par la seule approche financière fausse complètement le raisonnement, car le renoncement aux soins répond à une logique plus complexe qui pousse certaines catégories plus aisées à ne pas se soigner elles non plus.
La question est de savoir où l’individu place sa priorité et quelle valeur il attribue aux soins par rapport à d’autres consommations.
Le facteur culturel est donc déterminant. On rejoint là, dans une certaine mesure, les travaux d’Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee sur la pauvreté dans le monde qui tendent à démontrer que les pauvres (et pas seulement les pauvres) préfèrent s’acheter des téléphones portables et des écrans plats plutôt que de bénéficier de services pour lesquels les prestations sociales sont destinées. À choisir, entre une dépense de 35 euros par mois pour une mutuelle et un abonnement Internet/téléphone/TV à 39 euros, le choix se portera chez beaucoup sur le second.
L’enquête menée par la mutuelle étudiante LMDE sur la santé des étudiants confirme la confusion épistémologique. Le renoncement aux soins pour des raisons financières est avancé par 1/3 des étudiants interrogés et 19% d’entre eux contre 15% lors de l’enquête précédente, n’auraient pas de complémentaire. L’analyse détaillée de la consommation de ces jeunes et des raisons ayant motivé des transferts de certains postes de dépense vers d’autres eut été du plus grand intérêt.

b - La diversité des attitudes culturelles

Le choix de se soigner ne se résume pas à une question financière. Caroline Desprès observe une différence entre le « renoncement barrière » et le « renoncement refus ». Le premier est lié aux freins économiques et institutionnels (complexité des démarches pour avoir la CMU, mauvaise couverture des complémentaires, paperasseries…). Le second est délibéré : le refus est une décision qui tient au degré d’importance que l’individu accorde au fait de se soigner. Les deux, comme le rappelle l’auteur, vont souvent ensemble.
Les sociologues des années 70 avaient déjà mis en lumière les facteurs culturels qui guident le comportement des individus face au système de soins.
La recherche américaine dans les années 60 a en effet largement contribué à mettre en évidence le lien entre l’origine sociale (au sens large, c'est-à-dire, l’ethnie, la religion, le niveau culturel et pas seulement la catégorie socioprofessionnelle) et le comportement face à la santé. Ainsi, selon Lomon-Kauss un symptôme (perte d’appétit, toux, sang dans les selles, saignement des gencives, fatigue…) n’a pas le même impact selon la catégorie sociale à laquelle appartient l’individu. Pour certains symptômes, l’indifférence est trois fois plus grande dans la classe 3 (travail instable, forte mobilité, situation économique plutôt aléatoire…) que dans la classe 1 (« gens qui ont réussi », profession valorisante, sécurité financière…).

Mark Zborowski est allé jusqu’à identifier des attitudes dictées par l’origine sociale dans la perception de la douleur. Ainsi, un coup de marteau sur les doigts ne provoquerait pas la même intensité algique selon l’origine culturelle. Et une plaie dans la cuisse à cause d’un accident de vélo ?

Lire notre leçon : le patient cet inconnu

L’avantage des études anglo-saxonnes tient à la précision des données. En France, en raison de la protection juridique des personnes sur l’utilisation des informations personnelles, les bases se limitent aux données socio-économiques (CSP). Il est très difficile, sauf sondages ponctuels devant faire l’objet d’une autorisation, d’assortir ces données d’informations sur les relations familiales, sur la religion, l’origine ethnique etc.
Or, les travaux des anthropologues sont souvent d’un immense secours pour comprendre le ressort des attitudes face aux symptômes des maladies, aux maladies elles-mêmes, au médecin et au système de soins tout entier.
Les récents travaux d’Hervé Le Bras et d’Emmanuel Todd sont du plus grand intérêt pour comprendre la diversité des comportements des Français . On trouve dans leur ouvrage des clés pour identifier les raisons pour lesquelles l’alcoolisme est plus élevé en Bretagne qu’en Languedoc-Roussillon, pays du vin.
Une chose est sûre, une focalisation des problématiques d’inégalité d’accès aux soins sur la seule dimension économique est une erreur. Et une erreur politique. Car à force de faire jouer la seule solidarité économique en saignant ceux qui ont un revenu au profit de ceux qui n’en ont pas, le politique se donne bonne conscience mais ne résout rien. Au contraire, il décourage les forces vives et n’empêche pas les différences de performance du système de santé.

2 - Malades qui s’ignorent

Jules Romains fait dire au docteur Knock dans sa pièce éponyme « les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent ». Cette pièce (présentée en 1923) montrant l’acharnement avec lequel le héros de la pièce diagnostique des maladies là où il n’y en a pas, dénonce avec cynisme l’avènement d’une médecine triomphante.
Pourtant, la boutade n’est pas fausse. Aujourd’hui, on sait que, par ignorance, un grand nombre de personnes sont potentiellement porteuses de pathologies qui vont se révéler à un moment ou à un autre de leur vie mais dont elles méconnaissent les signes.
Le cas du diabète de type 2 est particulièrement éloquent.
Les données recueillies par la CNAMTS en 1999 ont permis de mesurer l’importance de cette maladie considérée comme « le fléau du siècle » dans tous les pays industrialisés. Il s’agissait des assurés que l’assurance maladie pouvait « repérer » dans ses bases grâce à la présence d’un médicament antidiabétique remboursé par les caisses. Les chiffres de la CNAMTS (qui évaluait quand même le nombre de diabétiques à plus de 3 millions), faisaient donc l’impasse, à défaut de données, sur les personnes traitées par un simple régime alimentaire ou encore les personnes qui ignoraient leur maladie faute d’avoir été diagnostiquée. Or, selon différentes sources, le pourcentage de malades potentiels dont la pathologie n’a été diagnostiquée par aucun médecin (ou qui refusent de se soigner considérant qu’ils ne sont pas malades puisque le diabète n’a pas de symptômes précis pendant plusieurs années) est estimé à 20%. La puissante association des diabétiques, l’AFD, hésite elle-même à évaluer le nombre de diabétiques qui ne le savent pas encore, la fourchette haute se situant à 700000 personnes.

La révélation de la maladie se fera pour ces personnes par ses conséquences souvent délétères, sur la plupart des organes. Par exemple selon les études de l’Afssaps (1998), 35% à 50% des diabétiques de type 2 présenteront une rétinopathie après 20 ans d’évolution.
Les centres de dépistage des cancers révèlent les mêmes difficultés.
Les chiffres fournis par l’Institut de Veille sanitaire (InVS) pour 2011 montrent que 2,4 millions de femmes ont fait l’objet d’un dépistage du cancer du sein. Mais ce nombre ne correspond qu’à un peu plus de 52% de la cible (c'est-à-dire que 48% des personnes n’ont pas répondu pas à l’invitation). En admettant que 10% de la population (la plus éclairée sans doute) a bénéficié d’un dépistage individuel par un médecin traitant, près de 40% de femmes sont passées au travers des mailles du filet (plus d’une femme sur 2 en Ile de France). Ainsi, le taux de dépistages positifs étant de 7 pour 1000, il y a près de 10 000 femmes dont le cancer est demeuré ignoré en 2011 jusqu’à ce qu’il soit révélé, parfois beaucoup trop tard, par une dégradation de l’état de santé.

a -Qui sont ces malades qui s’ignorent ?

Il est difficile de tirer le portrait du malade qui s’ignore, la sociologie de l’ignorance étant une science complexe.
En dehors des études ponctuelles généralement ciblées (handicap, Alzheimer…) le seul moment où suffisamment de matériaux statistiques sont rassemblés est la publication du baromètre santé réalisé tous les 5 ans par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES). L’enquête porte sur près de 30 000 personnes et cherche à identifier les attitudes face aux risques sanitaires. Au moment où ces lignes sont écrites, les résultats du Baromètre 2010 sont partiels.
Le recoupement des données des baromètres santé jeunes précédents permet d’observer qu’une partie de la population accumule un certain nombre de facteurs défavorables. On note par exemple un lien intuitif entre l’irrégularité de la prise des repas, l’ambiance familiale, le chômage des parents, la consommation d’alcool, le tabagisme, le redoublement à l’école, le lieu d’habitation, le statut de la cellule familiale. Comportements addictifs, violences, conduites à risques semblent aussi se rencontrer dans des milieux où se cumulent plusieurs facteurs de risque.
Ce constat n’est pas nouveau : Lenoir , Sullerot , Stoléru , Méraud en parlaient déjà il y a quarante ans. L’avantage de cette photographie régulière est de détenir une grande quantité de données ; son inconvénient est qu’il est difficile de relier les informations entre elles. Une analyse multidimensionnelle eut été intéressante pour relier les variables de revenu et de consommation, de niveau d’instruction et d’activité, de statut familial et de logement et même d’origine sociale, de groupe ethnique et de croyance religieuse.
Mais ceci eut été politiquement incorrect.
Le thème de la pauvreté est récurrent mais confus. Il confond souvent plusieurs concepts et mêle des critères d’exclusion (handicap, éducation…) des critères de précarité (salaires, travail précaire…), des critères de citoyenneté (sans-papiers…), des critères d’insalubrité (logements), des critères de morbidité/mortalité (SDF, clochards, marginaux)…
Pauvreté renvoie aussi aux concepts d’inégalité, de différence, d’iniquité… autant de termes qui se bousculent dans le discours et recouvrent des réalités différentes.
On se contente alors d’explications partielles et de compassions larmoyantes sur le sort des pauvres sans tenir compte de la nébuleuse de variables qui rentrent en jeu et de la hiérarchie des valeurs auxquelles les individus se réfèrent. Par facilité, les pouvoirs publics réduisent la pauvreté à un critère économique. La situation la plus basse se compare à une situation moyenne ou médiane. Dans les pays riches, est pauvre toute personne qui gagne moins de 60% du revenu médian d’un pays (critère aujourd’hui retenu en Europe) ou 50% en France. Qu’est-ce qu’un pauvre alors au Qatar ou dans les Emirats Arabes Unis ?
Récemment l’ONU a mis au point un indice composite de développement humain (IDH) qui permet de mesurer pour un pays donné son niveau de développement humain en associant 3 critères : l’espérance de vie, l’éducation et le niveau de vie.
Pour faire court, les données les plus couramment utilisées concernent davantage des inégalités de revenu que des situations de pauvreté, cette dernière étant réservée aux populations marginales d’extrême dénuement.

Les carte publiées par la presse sur le sujet montrent bien la confusion fréquente entre pauvreté et inégalités. Il s’agit ici d’écarts entre les revenus les plus élevés et les revenus les plus bas. Elles renseignent sur les différences pécuniaires mais ne décrivent pas les situations de pauvreté réelle.
Rien à voir entre un « pauvre » du bassin minier du Nord de la France championne de France de l’alcoolisme, de l’obésité, du diabète, des maladies cardiaques, du cancer et qui, comme l’a décrit Olivier Lacoste porte le poids de deux siècles d’assistance et de solidarité minière aujourd’hui réduite à néant, et un « pauvre » de l’Ariège, qui, lui, ne reste pas vautré devant une chaîne de télévision débile mais organise sa vie autour de l’élevage de quelques poules, le jardinage, la cueillettes des champignons, et une multitude de petites combines rendant sa vie plus agréable.

3 - Malades ignorés

La réalité sociologique est donc le plus souvent masquée par des indicateurs standardisés qui guident l’action publique dans le mauvais sens. Pour l’ARS de Midi-Pyrénées, existe-t-il une priorité dans l’Ariège pour l’accès aux soins? Oui, sans doute, si l’on s’en tient à la distance d’accès aux soins, à la distance purement euclidienne. Non, si l’on considère la pauvreté vécue. Pour l’ARS du Nord Pas de Calais, c’est le contraire : la distance d’accès aux soins n’est probablement pas une priorité prégnante mais elle le devient si l’on considère les freins sociologiques profonds qui déterminent l’attitude des habitants du bassin minier face à la maladie… et à la vie en général.

a - La distance fait parler d’elle

Faute d’une démonstration économique convaincante de l’inégalité, la géographie prend donc le relais. La presse diffuse de manière récurrente les difficultés que rencontrent les habitants des campagnes (mais aussi de certains quartiers urbains) à se rendre chez un médecin.
Le terme « désert médical », qui ne manque pas de force, finit par impacter l’opinion au point de montrer du doigt les jeunes médecins qui sortent des universités et qui refusent (leurs études, il est vrai, sont aux frais des contribuables) de faire preuve de solidarité.
Le mouvement général prend une telle ampleur que le président de la République Sarkozy en 2008 a lancé un vaste programme de construction de maisons de santé pluri-professionnelles non démenti par la gauche en 2012.
La pollution des esprits a été telle que de nombreux acteurs, après la publication du rapport d’Elisabeth Hubert à la fin de 2010, se sont sentis une âme de chevalier blanc.
La puissante Fédération Hospitalière de France (FHF) a lancé les hostilités au moment de la campagne présidentielle en proposant de substituer l’hôpital public à la médecine libérale, cette dernière occupant depuis toujours 75% du créneau de la médecine de proximité.
Les solutions les plus farfelues ont été proposées : la ville de Dijon par exemple suggérant de faire intervenir les vétérinaires à la place des généralistes défaillants ; ou encore cette commune de la Drôme proposant la transformation d’une gare SNCF désaffectée en cabinet médical.

La ministre socialiste Marisol Touraine n’a pas fait mieux. Jamais le terme « désert médical » n’a été autant utilisé depuis qu’elle occupe l’avenue de Ségur. Le plan de territorialisation de la médecine de proximité dévoilé en décembre 2012 s’est concrétisé par notamment la création du médecin territorial de médecine générale dont la première installation a été signalée avec tapage dans la région Poitou-Charente.
Beaucoup d’initiatives venant des collectivités locales sont des échecs cuisants. Comme s’il suffisait de construire un local aux fins fonds d’une cambrousse pour attirer les jeunes médecins (même les médecins roumains ne résistent pas !). Nombreuses sont les MSP dont la première pierre a été posée en grande pompe par les édiles, ceints de leur écharpe tricolore, devant les pigistes esbaudis de la presse autochtone, espaces publics restés désespérément vides… aux frais du contribuable. Les causes, outre la psychose de la « désertification » , sont une profonde et double méconnaissance de la nouvelle sociologie médicale et des réels enjeux de la géographie sanitaire.

b - Qu’en est-il exactement ?

Après beaucoup de tâtonnements et de doutes (mais surtout depuis la mise en place de l’observatoire de la démographie médicale à la suite de la mission Berland), on y voit à peu près clair.
Constat élémentaire (à partir des chiffres du conseil national de l’ordre ) : il n’y a jamais eu autant de médecins en France. Alors, pourquoi cette psychose « sahélienne » ? La densité de la Picardie, considérée comme la plus basse, n’est jamais que celle de l’Angleterre.
Le nombre de médecins, dont la progression est continue depuis 1970, est au 1er janvier 2014, de 276 354 inscrits et de plus de 215 000 actifs.
Alors on nous rétorque qu’il s’agit d’une question de mauvaise répartition. Il y aurait à la fois une concentration spatiale (tous les médecins choisiraient la ville) et une concentration structurelle (la plupart bouderaient la médecine générale et les généralistes ne le deviendraient que par défaut).

Il est alors difficilement compréhensible que l’étude publiée par la très sérieuse DREES ait si peu frappé l’opinion (en particulier celle des politiques), car 95% des Français sont à moins de 15 mn d’un généraliste. Mieux : les distances moyennes (calculées en minutes) auraient diminué depuis 20 ans.
On apprend dans cette étude qu’en fin de compte la « désertification médicale » touche les trois grandes régions montagneuses françaises (ce qui n’est pas une découverte) et une bande qui part de la Lorraine pour aboutir à la région Midi-Pyrénées. On y apprend aussi que les difficultés relatives d’accès aux soins touchent 1% de la population soit environ 600 000 personnes.

c - Quel regard portent les géographes sur la question de l’accès aux soins ?

On pourra s’interroger avec François Tonnellier sur la « distance », concept cher aux géographes.

« Le plus proche est-il le mieux ? » interroge-t-il. Non, répond-il, car avec l’augmentation du revenu et du niveau d’instruction, les usagers ont tendance à allonger volontairement la distance pour trouver… mieux.

Père de la géographie de la santé en France, le professeur Henri Picheral a toujours mis en garde ses élèves sur l’utilisation de la distance, notion éminemment subjective qui, avec 40 millions d’autos en état de marche et 70 millions de téléphones mobiles s’est considérablement raccourcie.
Pour H.Picheral, la distance n’est pas un facteur majeur mais un facteur associé et il ne faut pas exagérer l’effet distance sur le creusement des inégalités (d’accès aux soins). Celles-ci sont un phénomène complexe dont les fondements sont le plus souvent très profonds. L’exacerbation du facteur distance comme facteur explicatif de la mortalité prématurée frise l’imposture .
Plusieurs chercheurs ont mis récemment l’accent sur des facteurs complètement déconnectés de la distance. Notons par exemple Joy Reynaud, jeune docteure en géographie, chargée de mission à l’URPS du Languedoc-Roussillon, qui montre que l’attente dans les cabinets médicaux et la mauvaise organisation de la médecine libérale (rendez-vous etc.) sont les raisons les plus fréquemment évoquées dans l’enquête menée auprès de la population .

Lire son article sur la désertification médicale 

Il faut chercher aussi dans ce que Claude Le Pen appelait « l’évolution intrinsèque de la médecine » les causes d’un changement profond des aspirations des jeunes médecins alors que la population (et les élus) reste calée sur un modèle dépassé. La médecine des années 60 est morte.
L’intoxication de l’opinion est à son maximum. Un sondage d’octobre 2012 réalisé par l’IFOP pour le compte de PHR confirme que 89% des Français veulent obliger les médecins à s’installer dans les départements où il en manque. Enfants gâtés, 95% des Français ont vécu une situation exceptionnelle avec une des densités médicales les plus fortes d’Europe. La baisse annoncée des effectifs de médecins dans la décennie devrait ramener la densité à celle de 1982. Situation loin d’être catastrophique !

d - Pourquoi une telle mobilisation des élus locaux ?

La mobilisation des maires et des présidents de collectivités territoriales est assez exceptionnelle . Après les maires ruraux c’est la fédération des villes moyennes (FVM) qui a rendu publiques ses propositions en novembre 2012.
Leur attitude est cependant compréhensible : la plupart des 31 000 communes rurales (versus 4500 communes urbaines) sont les victimes du fiasco de la politique d’aménagement du territoire française qui a sacrifié la proximité au profit des capitales régionales qu’on a voulu aussi fortes que les capitales régionales européennes. Inventée dès les années 50 en même temps que l’Europe , la régionalisation sur laquelle De Gaulle s’est cassé les dents, n’est pas une réussite. Les conséquences de la « mégapolisation » des régions françaises ont été catastrophiques pour les communes et les territoires ruraux. Les régions ont aspiré l’argent public et ont conduit au dessèchement économique des espaces ruraux au profit du renforcement de l’armature urbaine et de la structuration économique des capitales régionales.
Échec retentissant au bout du compte, car 50% du PIB français viennent de 3 régions (30% pour la région Ile de France à elle toute seule). Les économistes ont identifié 4 zones de développement économique :

  • la région Ile de France
  • la région Rhône Alpes,
  • l’arc atlantique
  • le triangle méditerranéen (Marseille-Nice/Toulouse-Montpellier/Barcelone)

…et une large bande de sous-développement qui part du Nord/Lorraine et qui aboutit aux pieds des Pyrénées : la diagonale de la pauvreté.

On voit donc dans tous les territoires français des néo-ruraux s’installer, avec des nouveaux besoins, des nouvelles exigences, parfois très contradictoires, puisque souvent, ces nouvelles populations, nouveaux bobos des campagnes, se soignent dans leur territoire professionnel et non dans leur territoire de résidence mais sont les premiers à agresser les maires dans les réunions communales sur le manque de services publics. Le sociologue Jean-Pierre Le Goff dans son dernier ouvrage, la fin du village, décrit avec une grande finesse les changements intervenus dans un village de Provence avec l’arrivée de citadins et l’apparition d’un mal-être typiquement français.
Dans ce nouveau paysage géopolitique, le médecin apparaît comme la dernière perche à laquelle s’agrippent les élus. Après la fermeture des bureaux de poste, des brigades de gendarmerie, des tribunaux locaux, des casernes… des épiceries et des bureaux de tabac, il ne reste que les cabinets de médecins susceptibles d’éviter l’agonie des villages.
En octobre 2012, le décès d’un enfant prématuré né sur l’autoroute A20 a relancé le débat sur ces fameux déserts médicaux.
La tentation de dispositifs coercitifs est grande, l’opinion publique y est acquise. D’ailleurs, la réaction n’a pas tardé puisqu’un député centriste, en mal de reconquête d’opinions, a déposé une proposition de loi une semaine après, visant à encadrer l’installation des jeunes médecins. Mais les responsables publics ont hésité devant la résistance armée du corps médical.
Pour terminer, en décembre 2012, le nouveau ministre de la santé Marisol Touraine, dans un discours militant, a présenté un plan en 12 propositions qui se met en place aujourd'hui. Et la fameuse "stratégie de santé" reprise dans le PLFSS de 2014 et votée à l'arrache au printemps 2015 continue sur la lancée de cette croyance stupide.

(1) Georges Canguilhem : le normal et le pathologique, PUF, Paris, 1966

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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