Accueil / Numérique / Innovation / L’innovation en santé est-elle un moteur de croissance ?

L’innovation en santé est-elle un moteur de croissance ?

Les nouvelles technologies perturbent profondément les organisations existantes. C'est ce que Clayton Christensen nomme les innovations disruptives. L'innovation en santé est-elle pour autant un moteur de croissance pour notre pays ? Trois rapports permettent de faire le point sur la question : un rapport de la Commission nationale de l'évaluation des politiques revient sur quinze ans de politique d'innovation en France, un autre rapport du Conseil national du Numérique défend une vision stratégique du numérique pour la France. La semaine dernière, c'est au tour de la Fondation Croissance Responsable de présenter son rapport : Public-Privé : balles neuves, le numérique va-t-il tout chambouler ?

Lire : la santé en panne d'innovation ?

Dans sa chronique dans Les Échos, Jean-Marc Vittori revient sur la reprise économique annoncée à grand renfort de communicants. L'économie française serait-elle enfin repartie s'interroge-t-il. "La chute des cours du pétrole a libéré à elle seule 15 milliards d’euros de pouvoir d’achat. (...) Dans ces conditions, la performance de l’économie française fait penser à celle d’une mobylette dopée à l’alcool, capable d’accélérer brutalement, petitement et momentanément."

La Lettre de GaliléeSelon les chiffres publiés par l’OCDE, et donc (à peu près) comparables d’un pays à l’autre, la productivité du travail a progressé en France de 5% sur la dernière décennie (2005 à 2015). Le ralentissement semble inexorable de décennie en décennie : +49% entre 1965 et 1975, puis +26%, et ensuite +19%, et encore après +13% de 1995 à 2005 avant d'atterrir au fameux +5 %. Pour Robert Gordon :"Il n’y a pratiquement pas eu de croissance dans le millénaire qui s’achève en 1770, seulement une croissance lente dans le siècle de transition avant 1870, une croissance notablement rapide dans le siècle s’achevant en 1970, et une croissance plus lente depuis." Son explication : "Certaines inventions sont plus importantes que d’autres, et la croissance de l’Amérique dans le siècle qui a suivi la guerre civile a été rendue possible par la combinaison, fin XIXe siècle, de ce que j’appelle les "Grandes Inventions" - l’électricité, l’automobile, l’ascenseur, les antiseptiques, etc. Nous avons d’abord pris les fruits les plus faciles à cueillir. Les technologies de l’information, elles, sont confinées dans "une sphère étroite d’activité relative aux divertissements [entertainment], aux communications, à la collecte et au traitement de l’information". Pour R.Gordon, l’iPhone change moins nos vies que la chasse d’eau.

Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.

Faut-il soutenir l'innovation ?

Selon un rapport intitulé Quinze ans de politique d'innovation en France, publié par la Commission nationale de l'évaluation des politiques publiques le mois dernier, "l'effort consenti par les entreprises en matière de R & D demeure en deçà des objectifs fixés par les pouvoirs publics. Ces derniers, depuis les sommets européens de Lisbonne (2000) et de Barcelone (2002), visent à porter à 3 % le rapport entre la dépense intérieure de R & D (DIRD) et le PIB, avec un partage de deux tiers pour le secteur privé et d’un tiers pour le public. Cela signifie en particulier que la DIRD effectuée par les entreprises devrait se monter à 2 % du PIB en France, alors qu’elle n’en est encore actuellement qu’à moins de 1,5 %. Or le niveau de DIRD des entreprises est largement l’effet de la structure sectorielle de l’économie. En France, l’étiolement de l’industrie a eu pour conséquence une baisse du niveau spontané de la R & D, en particulier en comparaison de l’Allemagne." (p.16). Ainsi, la France fait preuve d’une "incontestable dynamique de création d’entreprise", mais elle a encore beaucoup de mal à faire accéder les meilleures de ces dernières au statut de "champions nationaux ou mondiaux", notamment dans le domaine très technologique des start-ups, vecteur privilégié de l’innovation de rupture.

Pourtant, le rapport nous apprend qu'entre 2000 et 2015, l’effort de l’État en faveur de l’innovation a été sensiblement accru, passant de 3,5 à 8,7 milliards d’euros (p.29), grâce notamment à la création de deux grands opérateurs spécialisés : en 2010, le Commissariat général à l’Investissement (CGI) et en 2012 Bpifrance.

La palette d’intervention des pouvoirs publics s'est largement étoffée. "Elle pose cependant un problème d’allocation des moyens et de pilotage : il est difficile de penser que l’État a la capacité de piloter de manière cohérente un ensemble de 62 dispositifs et de garantir une bonne articulation avec ceux déployés par les collectivités territoriales. En outre, la baisse des moyens alloués par dispositifs, hors incitations fiscales et allègements sociaux, peut se traduire par un risque de saupoudrage et de baisse d’efficacité de la politique publique. Les estimations montrent en effet qu’en moyenne les dotations par dispositifs ont été divisées par trois entre 2000 et 2014-2015" (p.29). Mais depuis 2004 et 2008, alors que le soutien direct à l'innovation était le levier historique assuré par l'Etat, progressivement, ce sont les aides indirectes (aides fiscales et allègements de cotisations sociales) qui constituent aujourd'hui 2/3 du soutien public à la R & D et à l'innovation (p.37).

Par ailleurs, les inégalités territoriales sont perceptibles selon les régions : "certaines se positionnent notamment sur les phases amont (infrastructures et équipements de recherche, projet de recherche académique, etc.), pour améliorer leur attractivité et par ce biais susciter des retombées économiques ultérieures. La plupart des régions, à mesure qu’elles acquièrent de la maturité et une capacité de positionnement stratégique sur l’innovation, tendent à approfondir et à compléter leurs dispositifs, y compris concernant les phases aval (c’est le cas en Île-de-France et PACA par exemple). D’autant plus que les régions peuvent craindre que les retombées de l’effort financier qu’elles consacrent individuellement à promouvoir l’innovation, surtout en amont de la chaîne, se produisent en grande partie sur le territoire d’autres régions. De ce fait, certaines régions, préoccupées par les questions d’emploi, sont plus enclines à miser sur l’aval du processus d’innovation, le plus proche de l’industrialisation" (p.68).

Par conséquent, les acteurs eux-mêmes peuvent être déboussolés dans ce maquis d'aides et de dispositifs ou d'autres s’organiser pour parvenir au mieux à tirer parti de la multiplicité de canaux de soutien. "L’efficacité de l’action publique en souffre, parce qu’au lieu d’orienter les comportements elle risque de favoriser les chasseurs de primes". (p.33)

L’État, directement ou via ses opérateurs publics, reste de loin la principale source de financement public (près de 9 milliards d’euros, soit 88 %). Les collectivités territoriales avec 816 millions d’euros, représentent 8,4 % (23,8 % pour les seules aides directes). Ce sont les régions qui assurent la part la plus importante (527 millions), soit les deux tiers des financements des collectivités territoriales. Avec 4,5 % du total et 12,7 % des aides directes, les financements européens constituent une source complémentaire significative. Avec 6,4 milliards d’euros par an, les incitations fiscales représentent aujourd’hui plus de 60 % de l’ensemble des financements publics de l’innovation en France et près des trois quarts (74,2 %) des aides de l’État et de ses opérateurs publics. (p.75)

Le numérique en santé, un atout d'avenir

Un autre rapport, remis en octobre 2015 à Marisol Touraine par le Conseil national du Numérique, revient également sur la "nature d’incertitude propre à l’innovation d’aujourd’hui nécessite une vision, une transformation organisationnelle, une agilité et une créativité qui, bien qu’elle s’y prépare avec force, sont encore loin d’être l’apanage de la puissance publique. Dans le domaine de la santé, l’innovation publique et son management ont fait preuve de leurs limites, si ce n’est de leurs effets contre-productifs. A ce titre, le Dossier Médical Personnel (DMP), qui semblait au départ être une innovation tant pour les professionnels de santé que pour les patients, constitue un cas d’école particulièrement éclairant de l’obsolescence d’un certain modèle d’innovation, fondé sur la conception en chambre de produits et de services, l’évaluation de ressources, l’amélioration par à-coups successifs. Un modèle d’innovation planifiée qui ne permet plus de répondre à la demande des usagers ni aux exigences du marché. La commande publique et les multiples programmes d’investissement ne semblent pas non plus constituer un levier bien suffisant à la structuration d’une filière." (p.24)

Pour autant, la puissance publique est appelée à s’ouvrir de plus en plus à une innovation  multidimensionnelle en santé, portée par des acteurs de la santé mais également ceux venant d’autres secteurs (p.32). Un autre exemple emblématique (en plus du DMP) est celui de la valorisation des bases de données médicoadministratives par leur enrichissement ou leur croisement avec des données provenant de sources (publique, privée) ou de domaines variés, dans le respect des droits fondamentaux des individus. "Le potentiel d’innovation des données médicoadministratives réside en grande partie dans leur mise en relation avec d’autres données relatives au diagnostic clinique, aux déterminants de la santé et aux facteurs potentiels de risque (sociaux, professionnels, environnementaux, physiologiques, biologiques et génétiques, etc.) ainsi que des données exogènes comme celles issues des réseaux sociaux." (p.43).

La France reste aujourd'hui l’un des rares pays à disposer d'une mine d'informations : des bases de données nationales centralisées, constituées et gérées par des organismes publics et couvrant de façon quasi exhaustive l’ensemble de la population dans de nombreux domaines de la santé, avec une profondeur historique importante. A titre d’exemple, "les 1,2 milliards de feuilles de soin traitées chaque année par l’Assurance maladie permettent de recueillir près de 17 milliards de données médicoadministratives, avec une profondeur historique pouvant aller jusqu’à 14 ans. Toutefois le potentiel de ces données reste peu mobilisé : le nombre de demande d’accès aux données du SNIIRAM, en augmentation au cours des dernières années, demeure relativement peu élevé avec près de 22 000 requêtes effectuées pour l’utilisation de l’EGB et 26 demandes d’extraction en 2012. Avec le développement de l’open data et l’essor concomitant du big data, nous nous trouvons à une étape charnière pour faire face au défi des données en santé. De l’évolution en cours du cadre juridique sur la réglementation des données dépendra en grande partie notre capacité future à exploiter le formidable potentiel des données au profit de la recherche et de la constitution d’une filière de la e-santé innovante, en France comme en Europe. Nous disposons d’un atout encore sous-exploité". (pp.36-37)

 

Vers un partenariat public/privé nécessaire ?

Le vendredi 29 janvier 2016, la Fondation Croissance Responsable présentait son rapport : Public-Privé : balles neuves, le numérique va-t-il tout chambouler ?. Ainsi, les collectivités publiques sont appelées à soutenir les entreprises, notamment les plus innovantes. Le Paris Région Lab est une association dont la gouvernance relève de la Ville de Paris et de la Région Ile-de-France mais qui est financée par les secteurs public (40%) et privé (60%) : elle est un incubateur qui accompagne près de 200 start-ups en phase d’amorçage et de décollage. "Sa spécificité est d’aider les start-ups, en facilitant leurs relations avec les administrations, jugées trop réticentes face à l'innovation. " (p.17)

Si certains parlent d’ "uberisation", les acteurs publics n’échappent pas à cette dynamique. "Elles subissent également la concurrence de nouvelles organisations dynamiques qui, grâce à l’utilisation d’instruments numériques divers facilitent la mise en relation entre l’offre et la demande et proposent une évaluation constante : il est concevable, ainsi, que d’ici quelques années des entreprises privées, françaises ou américaines, s’appuyant sur un traitement fin de données considérables (le "big data") seront capables de proposer des services de suivi de santé plus performants que les offres publiques." (p.33)

Lire : Comment les big data sauveront nos vies

On peut lire page 38 : "le contexte économique et les pratiques sociales évoluent rapidement : les  périmètres figés d’hier n’y sont définitivement plus adaptés ; la puissance publique doit s’inscrire au mieux dans ces changements pour éviter d’y créer des freins et des blocages. Les innovations  technologiques laissent présager que de nombreuses missions publiques et activités privées pourront être bouleversées dans un avenir proche. Des innovations radicales pourraient bouleverser les organisations économiques et sociales auxquelles nous sommes habitués ; l’ensemble des acteurs doivent apprendre à évoluer de façon fluide dans cet environnement particulièrement mouvant ; toutes les solutions rigides, qu’elles soient publiques et privées, sont vouées à se confronter à de lourdes difficultés ou à échouer.

En 2014, la France avait la part de dépenses publiques dans le PIB le plus élevé de tout l’OCDE (57,5% du PIB), très loin devant la moyenne de la zone euro (49,2%) et encore plus devant celle de l’OCDE (41,4%). Mais, cette abondance de moyens, comme le soulignent également les autres rapports, ne préjuge cependant pas ni de la justesse de leur utilisation ni de la qualité de leur gestion. Plusieurs interventions ont, au contraire, permis de confirmer que le constat est largement partagé que la dépense publique française est mal gérée et souvent inefficace.

Ainsi, "à certains égards, un interventionnisme excessif engendre un effet centralisateur stérilisant pour l’économie. En se plaçant dans un centre trop étendu de l’activité, la puissance publique contribue à évincer le dynamisme privé : elle attire à elle les entreprises, captant leur activité, tout en prélevant ensuite les revenus qu’elle a générés. La puissance publique ne semble pas, en définitive, avoir besoin de plus de moyens : elle manque de perspective sur leur utilisation." (p.39)

Crédits photos : Thomas Hawk.

 

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.
x

Lisez-aussi

La Lettre de Galilée

Primaires de droite : quelques murmures sur la santé

Surprenants, les résultats de la primaire à droite ont porté Fillon, dans ...

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer