La Lettre de Galilée

Aporie

Les campagnes électorales les plus insipides peuvent avoir pour vertu secondaire d’enrichir le vocabulaire des gazettes. Ainsi le débat télévisé du second tour avait-il livré le terme d’« anaphore » : « Moi, président de la République, je … ». Une improvisation, en quinze strophes et un peu plus de 3 minutes, des engagements personnels du prétendant dont on imagine qu’elle fit plus pour son élection que les 60 promesses inconsistantes du candidat et dont personne ne lui tiendra grief de les oublier rapidement.


Au mot d’anaphore, il convient d’ajouter désormais celui d’« aporie ». Littéralement, selon Rey : « Difficulté d’ordre rationnel paraissant sans issue, contradiction insoluble ». Pour Roselyne Bachelot qui fut une groupie historique du président sortant, une aporie donc aurait eu raison de l’ambition de Nicolas Sarkozy. Explication au demeurant convaincante : pour prétendre dépasser le premier tour, le sortant se condamnait à … perdre le second !

Enfin, il ne se serait pas tout à fait condamné à la défaite… s’il avait bien voulu écouter sa ministre de la solidarité plutôt qu’un trio de conseillers élyséens si mal inspirés et que l’auteure qualifie de « bête à trois têtes » : Claude Guéant, Emmanuelle Mignon et Patrick Buisson.
Trois arguments auraient, selon la dame, suffi à inverser le pronostic : s’appuyer sur un formidable bilan social (dont on aura compris qu’elle en fut l’architecte), mobiliser le lobby féministe (où elle a ses entrées) et avoir, enfin, une écoute, un geste, un propos pour les populations orphelines d’outre-mer et des quartiers défavorisés (où elle revendique une part de paternité de ce RSA qui ne saurait relever de l’exclusivité de Martin Hirsch).

On connaît Roselyne Bachelot depuis ses premiers pas en politique généralement regardés, dans les années 80/90, avec beaucoup d’empathie. Son aptitude au contre-pied idéologique la rendait sympathique : ses combats en faveur du PACS ou du mariage, et même du droit à l’adoption, des homosexuels, son goût immodéré pour les tenues flashy, sa passion lyrique de l’opéra, ou encore –pendant sa période « ministère du sport »– une spontanéité à la fois débonnaire, souriante, et gentiment maladroite en faisaient un authentique personnage de BD.

Dans un « carnet de campagne » –dont on n’aura aucune peine à louer la sincérité mais dont on peut pourtant penser qu’il a été largement amendé avant BAT– Roselyne Bachelot nous livre donc « sa » campagne électorale avec des billets croqués « au jour le jour » entre le 29 novembre 2011 et le 10 mai 2012, jour de son dernier Conseil des ministres. On en retire, avec elle, une conclusion majeure : Nicolas Sarkozy n’a jamais été vraiment président qu’au soir, et au lendemain, de sa défaite !
Depuis le retrait de Chirac –dont son ancienne porte-parole nous apprend (dans un paragraphe injustement demeuré ignoré) qu’il était déjà bien diminué pendant la campagne électorale de 2002– l’ancienne pharmacienne d’Angers n’a, à vrai dire, qu’un seul champion en la personne de François Fillon. Un chapitre entier lui est voué quand Jean-François Copé se contentera de quelques horions dont le reproche, assez fondé, de trop ressembler à son modèle pour ne pas subir, un jour, le même sort…

Au delà du trio infernal et du secrétaire général de l’UMP, Roselyne Bachelot tire tous azimuts. Henri Guaino, coupable d’avoir trop affiché son égo au meeting du Bourget, en prend pour son grade à l’instar d’une Rachida Dati ou Rama Yade, d’un Laurent Wauquiez, Brice Hortefeux et de quelques autres seconds couteaux. On imagine volontiers qu’avec des amis comme ceux-là, le président sorti n’avait pas besoin d’ennemis.
Certains de ses pairs du gouvernement trouvent pourtant grâce aux yeux de l’ancienne ministre de la Santé : des femmes surtout, comme Christine Lagarde, Valérie Pécresse, NKM, et même Nadine Morano et quelques hommes aussi, comme Bruno Lemaire, Benoist Apparu, François Baroin, …

Tiens, tous jeunes et beaux produits de la jeune génération. Car Roselyne Bachelot est généreuse et elle tient surtout à faire profiter ses poulains d’une immense expérience qu’elle dépeint sans humilité excessive.
La crise de la grippe H1N1 est notamment rapportée comme un épisode, pratiquement anecdotique, d’un ministère sans tâche où elle aura surtout payé l’animosité de syndicats médicaux eux-mêmes en compétition dans une course à la démagogie.  Elle jette un voile pudique sur la disparition bermudesque du « Plan dépendance » qu’elle avait reçu la charge de porter à terme au nom de la priorité de fin du quinquennat. Un des derniers chapitres gratifie le lecteur du plus convaincant credo qui soit sur l’impératif de faire barrage au Front national mais cette voix-là était quand même peu audible entre les deux tours des législatives, quand elle-même n’était plus en compétition !

En un mot, l’auteure de la loi HPST est « un peu courte » sur son propre bilan. Peut-être l’objet du futur opus lorsque les plaies de 2012 seront cicatrisées.
La spontanéité a ses limites. A chacun son aporie !

« A feu et à sang », de Roselyne Bachelot, éditions Flammarion, 261 pages, 18 euros

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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