La Lettre de Galilée

Les paradigmes artificiels

Le déficit chronique de l’assurance maladie se fait oublier. Par temps de crise, les paradigmes changent, les ordres de grandeur aussi. Il y a un peu moins d’un an, Eric Woerth se félicitait d’un déficit moins grave que prévu : 9 milliards au lieu de 11. Aujourd’hui, aucun économiste ne s’aventure à évaluer les conséquences catastrophiques que la dépression économique entraînera sur les comptes de l’assurance maladie même si on peut déjà pronostiquer que les experts de la commission des comptes de la sécurité sociale n’auront pas au printemps une langue de bois de circonstance.

Car en effet les circonstances sont curieuses. Le président de la République réunit les partenaires sociaux demain à l’Elysée pour un « sommet social », quelques jours à peine après l’annonce par Total de son bénéfice pharaonique : 13,9 milliards d’euros ! De quoi retourner Georges Marchais dans son mausolée. Martin Hirsch, invité de Raphaëlle Duchemin sur France Info (écoutez l'interview)  ce matin, y est allé à pas plus feutrés. Faire payer les riches est un slogan un peu suranné. Mais, répondant à Laurence Parizot qui donnait des leçons d’économie sur une autre radio, le haut commissaire aux solidarités actives n’excluait pas cette hypothèse, rejoignant ainsi la proposition du leader de la CFDT, François Chérèque, de créer un « fonds d’investissement social » de 6 milliards d’euros. Avec pour cible : la formation, les jeunes non qualifiés, les chômeurs, la famille…
Et la santé dans tout ça ?

Pas le moment d’en rajouter. Le débat parlementaire sur la loi HPST est suffisamment complexe pour y greffer des mesures anticrises. Roselyne Bachelot, invitée d’un Jean-Jacques Bourdin inquisiteur sur BFM-TV le 12 février (regardez la vidéo), a mis le doigt sur l’hématome. Le déficit des hôpitaux (800 millions d’euros) ne serait le fait que d’une poignée de mauvais élèves. Et la ministre de défendre sa loi avec une opiniâtreté invincible en vantant une nouvelle fois les vertus des futures ARS.

Les prises de bec entre parlementaires, dans ces moments de vaches maigres, font revenir à la surface deux conceptions de la sécurité sociale : une sécu irrémédiablement dépensière; une autre, créatrice de richesse.
La première, sous un curieux effet Obama, comme Roosevelt en 1935, fait des adeptes sur toute la planète (même en Chine où les pauvres commencent à faire parler d’eux sous les bastonnades) et défend l’idée d’utiliser la sécurité sociale comme outil de régulation macroéconomique. C’est ce qui avait séduit Pierre Laroque à Londres avec le Général en 1942, tenté d’instaurer, à son retour dans la France libérée, un grand système public à l’anglaise. La Loi HPST, en optant pour le rapport Ritter (La Lettre de Galilée n°26), est une brique de plus à l’instauration d’une assurance maladie administrée.

La seconde est en perte de vitesse. À peine un petit sursaut avec Douste-Blazy en 2004 et des chances assurément mal saisies. Une conception qui fait de l’assurance maladie non pas un régulateur de l’économie, mais un régulateur du marché de la santé. Encore faut-il considérer que la santé est un marché.
Le numéro 21 des « Tribunes de la Santé », revue trimestrielle bien trop discrète réalisée par les Editions de Santé en partenariat avec Sciences Po sous la direction de Didier Tabuteau1, traite de ce sujet : santé et richesse économique.
Claude Le Pen2, tente de répondre à la question « les soins médicaux sont-ils rentables ? » et Lise Rochaix3, compare les différentes mesures de la valeur de la vie humaine.
Sujet délicat et controversé. L’augmentation du budget de la santé vécue comme une catastrophe économique produit aussi de la croissance, même si on peut s’attendre, avec les deux auteurs, à une décroissance des rendements du système de soins tout simplement parce que la médecine « aura réussi à réaliser son idéal : amener des cohortes entières de population aux limites de la longévité biologique ».

Le rapport de la MRS de Lyon évoquant une « longue liste d’anomalies » sur la MMG lyonnaise serait-il le premier souffle – crise oblige – d’un vent évaluateur ? Les 32 réseaux d’Ile de France réunis sous les ors de la république par le maire de Paris le 4 février ont entendu le message de la décoiffante directrice de la CPAM de Paris : « 44 millions d’euros de 2003 à 2005 pour les réseaux d’Ile de France : pour quel impact économique ? »
Le système de santé doit être efficace et l’argent public investi dans le marché de la santé efficient. Qu’on se le dise ! Et quel que soit le paradigme !

1 Directeur de la chaire Santé à Institut d’études politiques de Paris
2 Professeur d’économie à Paris Dauphine
3 Professeur d’économie à Aix-Marseille et membre du Collège de la HAS

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À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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