La Lettre de Galilée

Les empêcheurs de compter en rond

L’actualité politique offre parfois des télescopages amusants : en matière de santé, les deux vedettes du jour se disputent le rôle d’empêcheur de compter en rond. L’un du nom de Philippe Seguin, connu de ce côté de l’Atlantique pour ses coups de gueule de gardien sourcilleux de l’orthodoxie comptable, et son alter ego américain répondant au patronyme de Ben Bernanke, patron de la célèbre FED, Banque fédérale américaine.
Le premier s’est comporté comme un vulgaire président polonais, n’hésitant pas à gâcher la fête de la présidence française de l’Union européenne en accusant d’« insincérité » l’évaluation du déficit des comptes sociaux. L’accusation du patron de la Cour des Comptes est à la fois grave et désuète dans sa formulation mais elle porte gravement à conséquence : si, comme le prétend M. Seguin, le déficit 2007 de la sécurité sociale, récemment rendu public par la commission des comptes, est bien de 10,5 et non 9,5 milliards d’Euros, c’est qu’on veut tromper quelqu’un ! Le cotisant, non plus que l’électeur, n’y peut rien mais, d’une façon ou d’une autre c’est lui qui acquittera la différence sans qu’on ne sollicite son avis avant 4 ans maintenant !
Alors qui d’autre pour se sentir « floué » que... la Commission européenne, en grand déplacement parisien cet après-midi et qui aura donc tout loisir de lire Le MONDE ce soir dans le Thalys de retour à Bruxelles ? Car cette révélation va encore nous mettre en délicatesse avec la BCE, Banque centrale européenne qui surveille nos déficits publics comme le lait sur le feu. Normalement, on doit frôler pour de bon le seuil des 3 points de déficit qui nous est consenti comme aux autres pays de la zone euro.
Aux États-Unis, c’est un autre comptable donc, M. Ben Bernanke, patron de la FED nommé par Georges Bush Jr. il y a deux ans, qui vient de jeter un autre pavé dans la mare de la campagne électorale. Entendu par la Commission des finances du Sénat, il a très opportunément rappelé que « l’amélioration du système de santé n’est pas seulement une question scientifique et sociale, c’est aussi une question économique. [...] L’amélioration de [sa] performance est sans aucun doute un des défis les plus importants auxquels est confrontée notre nation ».
Discours évidemment destiné aux deux finalistes de la course à la Maison Blanche qui se disputent mollement sur le sujet. Autant le devenir du système de santé a animé la campagne des primaires, opposant parfois violemment Hilary Clinton et Barak Obama, autant la polémique a baissé d’un cran entre les deux finalistes démocrate et républicain. L’un et l’autre préfèrent s’opposer sur les thèmes plus clivant de la guerre en Irak ou la réouverture de la recherche pétrolière offshore !
Quand Mme Clinton proposait, comme son époux il y a 16 ans, de renouer avec la grande ambition d’un couverture universelle, Barak Obama, se contentait plus sobrement de la programmer pour les enfants... à l’échéance lointaine de 2013. Le républicain John Mac Cain considère, de son côté que la solution réside uniquement dans l’accroissement de la concurrence, seule à même de réduire l’inflation des coûts. Mais les deux concurrents se rejoignent sur un outil commun d’aide à l’acquisition d’une assurance par le biais du crédit d’impôt. En bon centriste, Barak Obama a d’ailleurs fait de ce levier fiscal un outil-majeur de sa politique d’équité économique et sociale.
Mais pas question de céder quoi que ce soit à la démagogie de son ex-challenger ! Les observateurs de mauvaise foi y verront la main des lobbies à l’œuvre pour le premier round –et comment leur donner totalement tort ?– tandis que les pragmatiques se souviennent que les mêmes lobbies, au nombre de 3 : industrie pharmaceutique, monde de l’assurance et corps médical, avaient eu raison du premier plan des époux Clinton, en 1995.
Pour autant, la sortie de M. Bernanke, ne restera pas sans effet comme l’explique très intelligemment Pierre de Gasquet dans la livraison des Echos du jour. Ne serait-ce que parce que, déjà, la santé –par le biais des abondements fédéraux des régimes Medicare et Medicaid– « pèse déjà » le quart du budget fédéral et, si rien n’est fait, la moitié en 2050, tandis que la part de la santé dans le PIB doublerait également de 15 à 30% au même terme.
Mais aux États-Unis, ce débat se double d’un état d’âme plus existentiel encore car ce budget rentre directement en concurrence avec celui de la Défense ... Nombre d’américains considéreraient leurs impôts mieux employés dans l’accessibilité locale aux soins qu’à la poursuite d’une victoire de plus en plus hypothétique à Bagdad... De ce point de vue au moins, la césure est nette entre Mac Cain et Obama : le républicain est pour l’accroissement de l’effort de guerre et le démocrate pour le rapatriement des boys.
Le débat US vient à point pour nous rappeler, au moins, cette exigence politique de s’interroger épisodiquement sur le sens d’une politique monétaire et des déficits publics, thème qui a justement valu à M. Bernanke sa notoriété universitaire et l’écho médiatique du débat qu’il a initié à Washington. Plus prosaïquement, la discussion sur l’accessibilité du système de santé, sur l’impact du crédit d’impôt ou de l’efficience économique d’un système de santé ne peuvent pas laisser indifférents les observateurs européens.

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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