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La Lettre de Galilée la vaccination en France

Le nouveau visage de l’opposition à la vaccination

Créée en 1954 avec comme leitmotiv « notre santé nous appartient, nous en sommes responsables, nous voulons pouvoir choisir », la Ligue Nationale Pour la Liberté des Vaccinations (LNPLV) symbolise la contestation historique contre l'obligation vaccinale.

Lire : La santé publique au défi de la vaccination : une histoire complexe et ancienne

En France, 9 % de la population s’estime défavorable à la vaccination ainsi «être à jour dans ses vaccinations» n’arrive qu’en cinquième position des mesures préventives de protection contre les maladies infectieuses selon l’enquête Nicolle réalisée en 2006 par l’Institut National de Prévention et d’Éducation pour la Santé (INPES). Selon cette même enquête, un pédiatre sur cinq (21 %) se déclare contre l’obligation vaccinale contre 8 % des médecins généralistes(1). Ajoutons à cela que 58 % des médecins généralistes s’interrogent sur son utilité, 38 % doutent de son efficacité et 39 % ne souhaitent pas se faire vacciner(2). Pour les médecins spécialistes : 63 % ne souhaitent pas se soumettre au vaccin ; en 2009, 63 % des infirmiers refusaient la vaccination anti-H1N1(3). 

Les récents scandales sanitaires contribuent également à assombrir l’image de la vaccination tant auprès du public qu’auprès des professionnels de santé. Le refus vaccinal est-il devenu un fait de société ? Comment s’ancre cette contestation au sein de la société ?

En marge des ligues, l’opposition à la vaccination s’atomise

Entre 2008 et 2011, plus de 22 000 cas de rougeole ont été notifiés en France, dont 1 000 cas de pneumopathies graves, 31 complications neurologiques et dix personnes sont décédées(4). Une telle épidémie aurait pu être évitée avec l’atteinte d’une couverture vaccinale suffisante. Les causes, multiples, sont principalement attribuables aux mutations sociétales. Par le passé, l’opposition à la vaccination, principalement le fait des ligues anti-vaccinales, se nourrissait des échecs vaccinaux comme le procès de Lübeck en Allemagne lorsqu’en 1930 un vaccin contre la tuberculose fut contaminé par une souche humaine de bacille tuberculeux, 127 enfants contractèrent la tuberculose dont 71 moururent ; ou encore comme l’affaire Cutter en 1955 lorsqu’un vaccin de Jonas Salk contre la polio avait provoqué des cas de poliomyélite : 205 malades et 11 morts furent recensés, toutes les doses provenaient du laboratoire Cutter où le virus n’avait pas été suffisamment inactivé. Provoquer la maladie ou la mort est bien évidemment la pire des circonstances que nous pouvons attribuer à un vaccin. Les peurs d’effets secondaires ou de dangerosité des vaccins, les craintes religieuses de modifier la nature humaine par l’injection de substances vaccinale dans le corps humain, ou encore le refus d’une contrainte imposée par l’État sont des arguments qui ont traversé les différents âges de la vaccination, même si aujourd’hui les raisonnements gardent la même base, ils n’ont plus la même portée. Les scandales sanitaires des années 1980 alimentent désormais cette idée que les autorités publiques, à la manne de Big Pharma, nous cachent des informations concernant ce que nous avons de plus cher : notre santé.

Outre les scandales successifs concernant des problématiques sanitaires majeures - hormone de croissance, Isoméride, sang contaminé, Mediator…- la sécurité des vaccins à été remise en question lors de polémiques récentes dont la plus retentissante est celle reliant le vaccin anti-hépatite B à des cas de scléroses en plaques. Cette controverse a cela de majeur qu’elle a marqué la mobilisation de groupes autres que les associations anti-vaccinales préexistantes : une campagne de vaccination massive est organisée en 1994, deux ans plus tard une polémique relayée par l'organe de presse de la ligue depuis 1977, l’Impatient - devenu depuis 2003 Alternative Santé - qui relie des cas de scléroses en plaques survenues après des vaccinations anti-hépatite B.

La Lettre de Galilée la vaccination en FranceLa polémique enfle et en 1997, l’association  REVAHB (Réseau vaccin Hépatite B) est créée pour défendre les victimes de scléroses en plaques incriminant le vaccin anti-hépatite B d’être à l’origine de leur maladie. La pression médiatique est telle que, le 1er octobre 1998, Bernard Kouchner, alors secrétaire d’État à la Santé décide la suspension de la vaccination au collège précisant que cette décision n’est «ni un recul, ni une avancée. Mais cela vise essentiellement à calmer l’émotion, bien souvent négative, que nous avons connue ces derniers temps»(5). Loin de calmer la polémique, cette décision l’alimente. D’une part elle est critiquée par l’OMS qui juge cette suspension infondée, d’autre part elle est perçue par l’opinion publique comme un aveu de la dangerosité du vaccin.

Cette controverse marque dans le même temps le retour des ligues anti-vaccinales qui n’avaient pas ou peu d’activité depuis une quinzaine d’années. La protection des patients ne relève plus uniquement de la responsabilité des médecins et autres professionnels de santé, elle dépend également des industriels et des autorités politico-sanitaires. Dans le même temps, les années post-68 ont vu se multiplier des relais qui ont permis le développement du courant environnementaliste auquel s’est rattachée la mouvance anti-vaccinale : le marché du biologique est désormais un point de rencontre majeur.

Nous l’avons vu, « La Vie Claire » était initialement l’œuvre de contestataires de l’obligation vaccinale - avant d’être rachetée par le groupe Bernard Tapie en 1980 puis par le groupe « Distriborg » en 1996 - mais aussi les magasins « Biocoop » dont le gérant fondateur de la coopérative initiale « Aquarius » en 1973 à l’origine du réseau n’est autre que l’actuel Président - depuis 1993 - de la « Ligue Nationale pour la Liberté des Vaccinations » (LNPLV). Les deux leaders du marché de l’alimentation biologique en France ont donc des liens avec les mouvements anti-vaccinalistes. Ne soyez pas non plus étonnés de la présence de stands de la LNPLV ou de l’Alis lors de Salons bio et autres manifestations recommandant des modes de vie et de consommation alternatifs. Plus récemment c’est le mouvement de la décroissance qui se mêle de la santé, d’une façon plus discrète. Essentiellement développé en France par le philosophe et agro-écologiste Pierre Rabhi, ce mouvement a puisé sa force dans la seconde moitié des années 2000, en plein cœur de la crise financière, trouvant là une argumentation de taille pour prôner qu’un autre monde est possible. À l’origine du « Mouvement pour la Terre et l’Humanisme » crée en 2007 - désormais nommé « Mouvement Colibris » - Pierre Rabhi entend proposer aux citoyens de construire de nouveaux modèles de sociétés fondés sur « l’autonomie, l’écologie et l’humanisme »(6). Sur le site Internet du « Mouvement Colibris », aucun appel à la résistance vaccinale mais une mise en garde contre le « danger pharmaceutique »(7) :

Le danger pharmaceutique

L’escalade pharmaceutique invite à la vigilance au vu des nombreux effets secondaires observés et les scandales récents commencent à alerter l’opinion : vaccin de l’hépatite, du BCG, du cancer col de l'utérus chez les adolescentes, hormone de croissance, médicament Champix pour le sevrage tabagique. Les effets secondaires pervers établis des médicaments chimiques dits de synthèse n’empêchent néanmoins pas la prescription […] Les autorisations de mise sur le marché sont parfois délivrées par des personnes ayant des intérêts communs avec les laboratoires fabricants ; les retraits une fois les nuisances établies au grand jour ne soulagent pas les souffrances des victimes. […] Il est donc fréquent que des médicaments entraînent des troubles plus graves que ceux qu’ils sont supposés traiter. Le Dr Louis de Brouwer dans son livre : « Dossier noir des médicaments de synthèse », publié chez Encre, en 1989, cite le professeur Lwoff, prix de Nobel de médecine en 1972 qui affirmait d’ailleurs que « 30 % des maladies sont causés par les médicaments eux-mêmes » et le professeur Minkowski pour qui : « 99 % des médicaments sont inutiles ».

La Lettre de Galilée la vaccination en France

Le médecin Louis de Brouwer, spécialiste en biologie moléculaire et en homéopathie est connu pour avoir été un fervent opposant à la vaccination. Ainsi, le mouvement Colibris sans pour autant afficher clairement la couleur utilise des références qui ne laissent place au doute quant à sa position sur la médecine allopathique et la vaccination. Et c’est toute la subtilité des mouvements actuels qui n’inscrivent pas la lutte contre l’obligation vaccinale dans leur combat mais qui, par le biais de discours, voire de conseils, prônent une autre façon de se soigner par les médecines alternatives comme énoncé sur le site Internet de Colibris :

Comment nous préserver et reconsidérer notre propre santé ?

Faire le tri dans notre pharmacie et réfléchir à notre gestion des médicaments ; s'interroger sur la composition des médicaments que nous utilisons, leur impact sur l'environnement, leur coût et leur impact écologique ; tenter l'expérience d'aller aller voir un homéopathe, un naturopathe ou un praticien de santé diplômé pour parler d'un autre mode de soin (naturopathie, homéopathie, plantes, huiles essentielles,oligo-éléments...).

Ces propos, justement plus nuancés que ceux des ligues, séduisent d’autant plus de personnes qu’ils sonnent juste : se soigner naturellement, quoi de plus tentant ?

La société de l’information a sans conteste apporté de l’eau au moulin anti-vaccinaliste qui tout en conservant son objectif d’abrogation de l’obligation vaccinale s’appuie sur des arguments récents et de nouveaux moyens de diffusion idéologiques. Outre le fait que la généralisation de la vaccination et l’amélioration des conditions de vie ont permis d’éradiquer des maladies contre lesquelles nous nous vaccinons encore (poliomyélite, diphtérie), par là même ces maladies sont moins craintes que les possibles effets secondaires imputables aux vaccins, c’est principalement à la multiplication de réseaux de diffusion qu’est attribuable aujourd’hui la résistance vaccinale. Encore une fois, la résistance dépasse les ligues : nul besoin de consulter les sites Internet de l’Alis ou de la LNPLV pour savoir comment échapper à la vaccination, les forums dédiés à la santé ou non regorgent de conseils de parents récalcitrants et échangeant des informations pour éviter la vaccination de leurs enfants comme suit, trouvé sur un des nombreux forums d’échanges entre internautes :

Cherche medecin anti vaccin

bonjour, je suis maman de clément 2 mois et je ne suis pas pour les vaccinations!!

j aimerai trouver un médecin dans le 84 qui note les vaccins sans les effectuer car crèche ou nounou oblige!!!

merci d avance

posté le 21/11/10 à 16:31

Les messages de ce type(8) sont courants sur la toile, et la vaccination du carnet de santé par certains médecins, bien que rare, est réelle et inquantifiable.

D’autre part, l’élément central de cette crise de la vaccination réside dans l’opinion et l’influence des professionnels de santé. Citons ici les Établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) qui sont un bon exemple de mesure différentielle de la vaccination des résidents et du personnel de santé. Les résidents en Ehpad constituent une population à risques épidémiques élevés notamment en ce qui concerne la grippe qui est la première cause de mortalité d’origine infectieuse dans les établissements accueillant des personnes âgées. Chaque année, des épidémies de grippe nosocomiale sont signalées dans des Ehpad, provoquant de fait des dizaines de décès chez les résidents et des dizaines de cas chez les soignants. En 2008, le taux d’attaque d’une épidémie de grippe dans un établissement pour personnes âgées dans les Bouches-du-Rhône était de 42 % chez le personnel de l’établissement(9) dont les couvertures vaccinales sont généralement insuffisantes : selon une étude de l’InVS menée en 2011(10). la couverture vaccinale moyenne contre la grippe des membres du personnel dans les établissements accueillant des personnes âgées était de 38 % en 2006-2007. Dans le même temps, une autre enquête de l’InVS sondant la « Couverture vaccinale des résidents et du personnel dans les établissements pour personnes âgées de Bourgogne et de Franche-Comté » démontre une couverture vaccinale à deux vitesses : en 2010 les couvertures vaccinales de la grippe saisonnière chez les résidents étaient de 74 % tandis que la couverture vaccinale du personnel de ces établissements était de 30%(11).

Conclusion

Aujourd’hui comme hier, la résistance à la vaccination concerne des groupes bien souvent aux antipodes les uns (fondamentalistes religieux) des autres (adeptes du courant anthroposophique) mais présentant en commun une croyance en une représentation de la vaccination hors de la science. L’enjeu pour les autorités sanitaires et les scientifiques est très complexe car la vaccination obligatoire pose la question des libertés individuelles, d’autant plus que le débat actuel s’accommode dans un contexte de rivalités de pouvoirs entre divers acteurs qu’il s’agisse des autorités sanitaires qui légifèrent, des industries pharmaceutiques qui commercialisent ou des ligues anti-vaccinales qui rejettent la vaccination. En parallèle, la perte de confiance liée aux récents scandales sanitaires et l’échec de la campagne de vaccination contre la grippe H1N1 ont affecté la confiance des professionnels de santé qui ont pourtant un rôle clé dans la politique de prévention. Leurs craintes conditionnent celles du public et c’est là que le bât blesse : un enracinement progressif du rejet vaccinal chez les professionnels de santé peut rapidement devenir « contagieux » et se propager en population générale.

Notes

(1) Attention, ces chiffres se basent sur un nombre de 782 pédiatres et 1 285 médecins généralistes interrogés lors de l’enquête.
(2) Dr Olivier Robert "Vaccination des personnels de santé, aspects psycho-sociaux : pourquoi n’y arrive-t-on pas ?" PL07. Séance plénière 4. Compte rendu du XXIIème Congrès national de la SF2H, 8-10 juin 2011.
(3) Sondage réalisé par le Syndicat national des professionnels infirmiers (SNPI, affilié à la CFE-CGC) en 2009 auprès de 2014 IDE.
(4) Données InVS : http://www.invs.sante.fr/Dossiers-thematiques/Maladies-infectieuses/Maladies-a-prevention-vaccinale/Rougeole/Points-d-actualites, consulté le 06/10/2013
(5) Eric Favereau, « L'arrêt équivoque du vaccin de l'hépatite B. En suspendant la vaccination en 6e, Kouchner relance les suspicions », Libération, 2/10/1998
(6) http://www.colibris-lemouvement.org/colibris/aux-origines-du-mouvement/pierre-rabhi, consulté le 05 /10/2013
(7) http://www.colibris-lemouvement.org/changer/se-soigner/reconsiderer-la-sante, consulté le 05/10/2013
(8) http://forum.aufeminin.com/forum/f738/__f2938_f738-Cherche-medecin-anti-vaccin.html, consulté le 06/10/2013
(9) Calatayud L, Six C, Duponchel JL, Sillam F, Charlet F, Leussier JJ, et al. Episodes de grippe dans deux établissements d'hébergement pour personnes âgées dans les Bouches-du-Rhône, France, mars-avril 2008. Bull Epidemiol Hebd 2009;18-19189-192.
(10) Vaux S, Bonmarin I, Poujol I, Lévy-Bruhl D, Desenclos JC. Foyers d'infections respiratoires aiguës (IRA) en collectivités de personnes âgées en France, 2006-2007. Bull Epidemiol Hebd 2008;39-40339-342. Cité in Guthmann JP, Abiteboul D. Vaccinations chez les soignants des établissements de soins de France, 2009. Couverture vaccinale, connaissances et perceptions vis-à-vis des vaccinations, rapport final. Saint-Maurice: Institut de veille sanitaire; 2011. 76 p.
(11) Tissot E, Champigneulle C, Stoll J, Tessier S. Couverture vaccinale des résidents et du personnel dans les établissements pour personnes âgées de Bourgogne et de Franche-Comté. Rapport d'enquête 2011.Saint-Maurice : Institut de veille sanitaire; 2012. 48p (http://..._bourgogne_franche_comte_InVS.pdf)

Crédits photo : Sylvain Thomin, photonquantique
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