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Le “Mois sans alcool” tombe à l’eau

Éditorial de la 479ème

Tout était prêt. Le site internet, le compte Twitter. Près de 600 000€ pour lancer la campagne de communication (une broutille quand on est acteur institutionnel). Santé publique France, l'agence nationale de santé publique française, comptait lancer officiellement prochainement un mois de janvier sans alcool, sur le modèle de ce qui se fait dans d'autres pays européens, comme en Angleterre ("Dry January").

L'Élysée a étouffé le projet dans l'oeuf.

 

Une campagne mûrie de longue date

François Bourdillon, premier directeur nommé à la tête de cette nouvelle agence créée par la loi Touraine en 2016, souhaitait, après le tabac, s'attaquer à l'alcool. Se confiant au Quotidien du Médecin sur son mandat en juin dernier, il admet que "l'alcool est un sujet plus sensible dans notre pays" (...) Il a fallu attendre 2019 pour avoir les fondements scientifiques d'une politique de santé publique socialement acceptable, centrée sur les dommages à longs termes. C'est ainsi qu'une campagne sur les ravages de l'alcool a été lancée en mars 2019 avec beaucoup de succès. Une nouvelle campagne consacrée aux adolescents devrait voir le jour à l'automne. En janvier 2020, nous espérons aussi pouvoir proposer un janvier sobre à l'image du « mois sans tabac ». Actuellement, environ 76 % des Français respectent les repères de consommation d'alcool, on espère atteindre 85 % dans les 2 ans. Je laisse en partant une stratégie de réduction des risques des consommations d'alcool définie et opérationnelle."

Lire : L’alcoolisme chez les jeunes : un phénomène préoccupant

La nouvelle directrice, Geneviève Chêne, nommée il y a moins d'un mois, hérite du dossier et ne semble pas prête à taper du poing sur la table.

Désavouée par Agnès Buzyn qui, interrogée sur France Info jeudi matin à 8h30 par Marc Fauvelle et Renaud Dély, estime que (18'47) l'agence de santé publique travaille sur un "certain nombre de mesures pour limiter la consommation d'alcool dont une mesure qui est ce mois sans alcool proposée par des associations dans différents pays européens. La campagne était en train d’être travaillée. Cette mesure n’a pas encore été validée par le ministère de la Santé, elle ne m’avait pas été proposée. (...) Les équipes de Santé publique France ont travaillé sur des campagnes qui ne sont pas encore abouties et sur lesquelles je dois prendre position mais ça n’est pas forcément ce format-là qui sera retenu. (...) Nous avons un comité interministériel dédié à la prévention en santé en février et c’est à ce moment-là que les programmes de prévention sont validés par le gouvernement."

Ce qui est absolument faux puisque la campagne a déjà été travaillée et financée bien en amont. France Info révèle ce jour d'ailleurs une lettre qui précise que l'Assurance maladie finance une "opération nationale de marketing social sur l'alcool qui se déroulera en janvier 2020".

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Le lobby du vin

La polémique avait enflé lorsque des propos du Président de la République, en déplacement à Épernay le 14 novembre dernier, avait été rapportés par Marion Sepeau Ivaldi sur le site Vitisphère (et non démentis depuis par l'Élysée).

À l'issue d'un déjeuner avec Emmanuel Macron, Maxime Toubart, président du Syndicat général des vignerons de la Champagne, se serait exclamé qu'il n'y aura pas de "Mois sans alcool". "Le président, qui n’a jamais caché son penchant épicurien s’est, semble-t-il, offusqué qu’une telle proposition soit envisagée. "Vous pouvez faire savoir qu’il n’y aura pas de "Janvier Sec" nous a-t-il dit" indique Maxime Toubart. La Champagne obtient ainsi une position présidentielle qui ne manquera pas de soulager la filière viticole française quelque peu crispée autour de ce projet incitant les Français à la sobriété pendant un mois" poursuit l'article.

L'ANPAA

Le lendemain, l'Association Nationale de Prévention Alcoologie et Addictologie (ANPAA) se fendait d'une lettre ouverte au Président de la République afin qu'il ne cède pas face à "l'un des lobbies économiques les plus puissants".  "Nous avons appris avec surprise, et évidemment consternation, que l'opération de mobilisation sociale, préparée de longue date par le Ministère de la Santé et l'agence Santé publique France et prévue en janvier prochain, serait remise cause du fait de la pression du lobby alcoolier".

Jacques Dupont et Olivier Bompas, chroniqueurs et amateurs de vins dans Le Point, s'insurgeaient en mars dernier : "Où est-il, ce fameux lobby du vin ? Oui, il existe l'association Vin et société, effectivement en charge de défendre le vin, un lobby dont le budget plafonne à 1,5 million d'euros annuels avec 3 salariés et qui dépend des cotisations que veulent bien lui verser les interprofessions viticoles. En revanche, tous ceux qui dénoncent les agissements de ce « puissant lobby du vin » ne s'intéressent jamais au camp d'en face, si l'on peut dire. Que l'antique ligue anti-alcoolique, rebaptisée ANPAA (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie, forte de 1 300 salariés) dispose d'un budget dépassant les 80 millions d'euros, passe des accords de partenariat avec un des plus importants groupes de mutuelle de santé pour s'offrir les services d'un des plus renommés cabinets de lobbying, engage des procès à grands frais d'avocats, guide la plume ou le micro de certains journalistes, se félicite que durant l'Occupation il y avait moins d'alcooliques, rédige des amendements avec typo et maquette identiques à celle de l'Assemblée nationale et les dispense auprès des députés avec comme question écrite subsidiaire en forme de douce menace : soutiendrez-vous, oui ou non, cet amendement… voilà qui devrait interpeller nos amis enquêteurs. Mais il semble que non. Pourtant, l'enjeu le mériterait."

Grands crus

En début de mois, Emmanuel Macron était l'invité d'honneur de la Foire Internationale de Shanghai pour les Importations. Il a fait déguster à Xi Jinping, son homologue chinois, quelques grands vins français : un Château Cheval Blanc 1er Grand Cru Classé de Bordeaux, un Château Corton Grancey du Domaine Louis Latour en Bourgogne, mais également deux vins du Languedoc-Roussillon, un AOP La Clape, et le Cigalus Rouge, IGP Aude Hauterive. Un repas sans vin, c'est un peu triste...

Le problème de l'hygiénisme militant est qu'il universalise les risques. Le vin est aussi dangereux que la vodka. L'alcool, c'est 49 000 morts. Le lobby du vin est aussi puissant que le lobby du médicament. Il faut relire Philippe Muray et son Empire du Bien.

Car dans ce magnifique cafouillage médiatique et politique, l'adversaire se résume à "l'industrie du vin" (comme aime à l'appeler la Ministre de la Santé) et les grands gagnants, qui se frottent les mains en silence, sont les vendeurs de bières et d’alcools forts qui ont évité les projecteurs du buzz.

Crédits photos : XoMEoX.

 

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.
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