La Lettre de Galilée

Le médicament, Roekeghem et Orion

Le Président de la République le revendique haut et fort : le rythme des réformes est voulu. « J’ai lancé 55 réformes, parce que tout se tient. Parce que nous sommes dans une société complexe, que chaque réforme tient l’autre … » a-t-il indiqué il y a un mois à la télévision.
Dans ce déferlement réformateur jamais vu –plus d’une réforme par semaine depuis un an !– la santé se taille la part du lion. Et la « cure de discrétion », il est vrai inattendue, de la Ministre de la santé, que souligne le faux ingénu Eric Favereau dans Libé (9 mai) ne suffit pas à dissiper le malaise.
Au milieu de cette cacophonie, le rapport d’information sur le médicament établi par la Mission d’évaluation et de contrôle des lois de financement de la sécurité sociale (MECSS), dont la Lettre de Galilée de la semaine dernière se faisait l’écho, est une petite merveille de simplicité. Le ton limpide et didactique de ce document, qui mériterait sûrement sa vulgarisation dans un Que sais-je ou, mieux, dans une publication du genre Le médicament pour les nuls, et sa distribution obligatoire à la sortie des écoles de médecine, rafraîchit singulièrement l’esprit.
Laissant aux grands corps de contrôle de l’Etat l’encre vitriolée habituellement utilisée dans les rapports destinés à la médiatisation, nos parlementaires unanimes s’empressent, dans les premières lignes, « d’éviter toute caricature ou stigmatisation des acteurs du médicament ».
Au chapitre du diagnostic, rien de bien nouveau, si ce n’est que le consommateur de médicaments français ne coûte pas démesurément plus cher que celui des autres pays européens. Mais, le prix étant beaucoup plus bas qu’ailleurs, c’est en volume de pilules avalées que le Français se distingue de ses compatriotes européens. Faut-il voir chez nos élus le souci de placer d’emblée le débat sur la question de la santé publique ? La suite du document ne le confirme, hélas, pas. Soulignons cependant cette volonté d’objectivité de mettre en parallèle d’une part, la dénégation péremptoire de notre Ministre de l’existence d’une corrélation entre les soins médicamenteux et les performances en matière de morbi-mortalité et d’autre part, les résultats d’une étude du Commonwealth Fund de janvier 2008, réalisée dans 19 pays, plaçant la France en tête pour la guérison des maladies curables.
Dans « l’intimité » des mécanismes du médicament (le mot de la rapporteure Catherine Lemorton est vraiment trop joli !) on y découvre aussi que les ATU (autorisation temporaire d’utilisation) accordées par l’AFFSSAPS avant le dépôt d’une demande d’AMM (autorisation de mise sur le marché) concernent plus de 180 spécialités et bénéficient d’un tarif libre. Selon le rapport, le provisoire dure donc depuis plus de …7 ans pour certains produits.
Et sans lien apparent avec ce qui vient d’être dit, on y apprend aussi que la Commission de Transparence, rattachée à la Haute Autorité de Santé (HAS), est « financée en quasi-totalité par une taxe payée par l’industrie pharmaceutique ». Idem pour l’AFFSSAPS pour 55% de son budget. Et nos parlementaires de s’interroger, eux aussi faussement candides, sur « le risque de conflits d’intérêts que présente un financement du contrôleur par le contrôlé ».

Au chapitre des solutions, la MECSS, on devait s’y attendre, reprend dans un style apaisé les conclusions de la plupart des rapports de l’IGAS et de la Cour des Comptes sur le même sujet : haro sur la visite médicale, coup de balai dans la FMC, regroupement des structures, simplification des procédures… le tout rattaché à une HAS qui n’en finit pas de gonfler de missions nouvelles. La plus étonnante, au moment où l’industrie dégraisse 30% de ses 24 000 visiteurs, la création d’un corps de « Délégués de santé » qui ressemblent tellement aux DAM (délégués de l’assurance maladie) que tout le monde comprend qu’il s’agit des mêmes.

C’est peut-être là le paradoxe, et en même temps, la grande déception de ce rapport.
Il pointe les résultats les moins mauvais là où justement l’assurance maladie a « mis le paquet » : statines, inhibiteurs de la pompe à protons, antidépresseurs. Le rôle des DAM est aussi montré en exemple, comme est également rappelé l’impact des campagnes sur les antibiotiques.
Mais dans une conclusion à faire pleurer, la MECSS s’en remet une nouvelle fois aux Agences régionales de santé, comme une incantation devenue rituelle. ARS que la Ministre, vendredi dernier, a commencé à « vendre » aux partenaires sociaux lors de la présentation de son projet de loi « Santé, patients et territoires ».
« Il faut se garder de dire : La réforme a échoué, donc on en fait une autre » pestait au même moment le directeur de la CNAMTS Frédéric Van Roekeghem. Le costume de super patron conféré au directeur de l’UNCAM par la réforme Douste-Blazy a manifestement manqué d’élastique. Il eut fallu en même temps une réforme des relations entre l’assurance maladie et l’industrie (et là-dessus, la MECSS fait un état des lieux tout à fait juste) et un corpus plus consistant de mesures sur le rôle des complémentaires.

Tout se tient. Tout est dans tout. Inventeur avant l’heure de l’analyse systémique, Montaigne dans ses Essais disait stoïquement « quand je crache dans la mer, cela retentit dans Orion ».
C’est, à sa manière, ce que dit aussi Sarkozy « je n’aurai pas les résultats qu’on attend de moi si je ne fais qu’une réforme d’un côté, en omettant de changer tout ce qui ne va pas par ailleurs ». Là-dessus, il a raison. Mais pourquoi jeter une réforme en cours et la remplacer par un leurre ?

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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