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La Lettre de Galilée

Le « chemin des dam » de l’information médicale

Quel que soit son émetteur -IGAS, IGF, Cour des Comptes, MECSS- la publication d’un rapport signé d’un des grands corps de contrôle suit invariablement le même scénario : la presse s’en saisit à la faveur d’une « fuite » tout à fait innocente sinon opportune, puis, après une poussée médiatique ciblée sur quelques coupables, le soufflet retombe aussi rapidement qu’il avait levé pour finir dans l’oubli généralisé.
Le rapport de 252 pages que l’IGAS (inspection générale des affaires sociales) vient de consacrer à « l’information des médecins généralistes sur le médicament » méritait mieux, de la part de la presse, que quelques coups de griffes assassins sur les visiteurs médicaux. De France Info à Europe 1 en passant par Le Figaro ou Les Echos, on n’a retenu que ce qui pouvait aiguiser davantage la suspicion d’une opinion publique déjà largement façonnée par un passé il est vrai peu reluisant et qui se résume à l’idée manichéenne selon laquelle les industriels sont irrémédiablement des voyous.

Ces mêmes médias ont malheureusement fait l’impasse sur le très intéressant inventaire, réalisé par les limiers du corps de contrôle, des différents modes d’information utilisés par les médecins et sur la place conséquente faite aux pouvoirs publics, à commencer par l’Etat et la Cnamts, auxquels sont également dédiées quelques phrases vinaigrées. Dommage, car au-delà de l’anecdote, le problème finalement posé par les inspecteurs est celui de l’indépendance de l’information médicale prise dans son ensemble.
Il est sûr que, dans l’arsenal des supports d’information sur le médicament, le dispositif de la visite médicale trouve une place ahurissante à en croire les extrapolations statistiques publiées. Avec 24 000 visiteurs médicaux, 20 millions de démarchages par an et 3 milliards de dépenses promotionnelles, l’industrie ne pouvait éviter d’être regardée avec circonspection.
Pourtant -et c’est l’IGAS elle-même qui soulève le problème dès ses premières pages- les médecins accordent à la visite médicale une place très relative et placent, largement au-dessus : le Vidal, l’AFFSAPS, la FMC, la HAS et la presse spécialisée. L’information des agences sanitaires est, par exemple, jugée par le corps médical deux fois plus « objective » que celle de la Cnamts et trois fois plus que celle des visiteurs médicaux.

Alors, où est le bug ? Si les visiteurs ne sont plus des rois mages (puisque la loi interdit même les « petits cadeaux ») et s’ils ne sont même plus crédibles, pour quelle raison mystérieuse les médecins les reçoivent-ils toujours, à quelques exceptions près, entre deux consultations ?

Deux raisons à cela selon nous. D’abord, une lente mutation interne sur laquelle le LEEM (Les entreprises du médicament) a du mal à communiquer (et pour cause) et qui s’est traduite par la conclusion d’une trop timide « Charte de la visite médicale » qui ne suffit pas, loin s’en faut, à la rémission de son péché d’argent. Deuxième raison et pas la moindre, le besoin de « bols d’air » à la fin de journées harassantes, exprimé par de nombreux médecins en limite de burn out, le besoin de partager quelques « breaks » conviviaux avec des visiteurs médicaux plus vecteurs de décontraction que VRP pro-actifs.

Même si la stratégie de vente de l’industrie pharmaceutique est, au fond, devenue plus difficilement décelable car elle s’appuie sur un jeu très subtil avec les leaders d’opinion, sa force de frappe continue de fasciner, au point d’avoir fait germer des idées dans les rangs de l’assurance maladie.
Les DAM (délégués de l’assurance maladie), recrutés le plus souvent en interne à la faveur des gains de productivité, participent de cette croyance qu’on peut faire de la « visite médicale à l’envers ». A la force de vente on opposerait alors la force de ... mévente !
Dans le déchaînement de commentaires provoqués par la publication du rapport, on trouve encore des sites indépendants -ou qui le revendiquent- pour dénoncer des méthodes d’un autre âge. Ainsi, sur le site de « scientits of America », l’article « success story », sous la plume de Rutger Vönk, rapporte le témoignage d’un visiteur médical qui déclare : « les généralistes, je les ai à l’usure ».
La caisse de l’Aude, citée dans le rapport, s’est distinguée par des résultats aussi spectaculaires que suspects. La Cnamts, si l’on en juge par son manque d’empressement, a cependant pris l’expérience avec la plus grande prudence à tel point que son instigateur, François Pesty, un ancien de l’industrie pharmaceutique, adepte de la manière forte, s’est cru obligé d’adresser une lettre ouverte aux Parlementaires pour dénoncer la mollesse de la caisse nationale… et probablement déplorer secrètement le tarissement d’un bon filon. A quand la grève de la faim ?

Les informations qui bruissent sur les DAM intriguent nos parlementaires. La première question d’ailleurs posée à Mme Rolande Ruellan, présidente de la 6ème chambre de la Cour des Comptes, invitée en septembre dernier par la Mission d’évaluation et de contrôle des Lois de financement de la sécurité sociale, après un exposé d’une grande clarté et d’une remarquable hauteur de vue sur « la prescription, la consommation et la fiscalité des médicaments », portait justement sur …le rôle des DAM. A croire que la suspicion n’est pas injustifiée. La Cour s’est promis d’aller voir...

Au final, les recommandations de l’IGAS rejoignent les conclusions des Sages de la rue Cambon : il faut « remettre les choses à plat » et renforcer les prérogatives de l’Etat. Au moment où l’URML du Nord-Pas de Calais inaugure une sorte de « visiteurs du 3ème type » (le Quot. du Médecin du 27 nov.) au demeurant financés à 80 % par l’URCAM et donc suspectés eux aussi de partialité, l’IGAS propose prioritairement de confier à la Haute Autorité de Santé de « construire une politique de promotion du bon usage du médicament ».
On ne le fera pourtant pas ex-nihilo. Et il vaudrait mieux s’appuyer sur tous les acteurs sous peine de s’engager dans une guerre d’usure inutile et, en quelque sorte, éviter un « chemin des DAM » de l’information médicale.

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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