Le guerrier, le coriace, le zélé et les pieds nickelés

Éditorial de la 495ème

L’affaire hydroxychloroquine n’est pas terminée. Deux des plus grandes revues médicales, The Lancet et le New England Journal of Medicine (NEJM), ont retiré leurs publications concernant les études menées sur les traitements à l’hydroxychloroquine de la Covid-19. Leurs conclusions, en défaveur du remède miracle plébiscité par le Pr.Didier Raoult, avait été aveuglément et très rapidement suivies par l’OMS qui avait décidé de suspendre son essai clinique international baptisé Discovery et, en France, par l’ANSM, suspendant également 16 essais cliniques testant l’hydroxychloroquine. Le Ministre de la Santé, Olivier Veran,  suivant l’avis défavorable rendu par le Haut Conseil de santé publique, avait même supprimé les dérogations qui autorisaient l’utilisation de la molécule à l’hôpital. Quand la science commence à vouloir faire le buzz, l’arnaque est juteuse.

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Le scientifique prouve, le médecin soigne, le politique, lui, communique. Emmanuel Macron s’exprimera entre le 28 juin et le 14 juillet pour « dessiner l’après-Covid« , selon BFMTV. On dirait le créneau que vous envoie Chronopost quand vous attendez un colis… Dans un article d’Adam Nossiter paru vendredi dernier, le New York Times encense le Président français : « Le gouvernement du président Emmanuel Macron a repoussé le coronavirus, empêché les licenciements massifs, soutenu les salaires des chômeurs, évité les longues files d’attente dans les magasins et atteint un taux de mortalité inférieur à celui de ses voisins, à l’exception de l’Allemagne« . Mais les Français, selon le thuriféraire américain, sont ingrats face à ce bilan : « Ne le dites tout simplement pas aux Français qui en veulent plus que jamais à Macron. Les Français attendent beaucoup de leurs dirigeants mais sont toujours prompts à leur reprocher quelque chose. M. Macron ne fait pas exception. En fait, plus les résultats sont bons, moins les Français semblent disposés à applaudir leur président. » Les Français en prennent pour leur grade. Puis plus loin, « à certains égards, M. Macron est son pire ennemi, avec un style qui peut sembler impérieux« …

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Au passage, le journal balaie d’un revers de plume le scandale de la pénurie des masques : « L’affaire a agité les médias français pendant plusieurs semaines, mais a depuis largement disparu. Dans la rue, certains portent des masques, mais beaucoup n’en portent pas. » Much ado about nothing… Les Français aiment râler pour rien et en plus ils mangent des grenouilles. Un cliché américain de plus qui passe sous silence la plainte portée par un collectif de 600 médecins contre les autorités sanitaires

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De son côté, Édouard Philippe fait la une de L’Obs qui titre : « Le coriace« . Les sondages le portent plus favorablement qu’Emmanuel Macron. Un Premier Ministre qui parvient à « séduire tant de Gaulois récalcitrants », (…) ces Français qui aiment la castagne et qui ont fini par remarquer l’incroyable solidité de celui qui n’en finit pas de se cantonner au second rôle avec une application de bon élève de la Macronie« . À croire que la gestion calamiteuse de la pandémie les aura grandit…

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Olivier Veran, notre zélé Ministre de la Santé, quant à lui a écrit une lettre au Lancet pour lui demander des comptes et certainement tenter de se crédibiliser après ce camouflet. Que s’est-il passé au juste ?

Dès après la publication le 22 mai dernier de l’article dans la revue The Lancet, de nombreuses voix se sont élevées pour contester la validité de l’étude. Parmi lesquelles celle du Pr. Raoult qui, quelques jours plus tard, sur Twitter, pointe du doigt des données « trop homogènes » : « il n’est pas possible qu’il y ait une telle homogénéité entre des patients de 5 continents différents. Il y a manipulation préalable, non mentionnée dans le matériel et méthodes, ou ces données sont faussées. » Bingo. Deux jours plus tard, les autorités australiennes s’interrogent : elles ne retrouvent pas leurs données dans celles publiées dans l’étude de Mandeep Mehra, Frank Ruschitzka, Sapan Desai et Amit Patel . « Les données sur lesquelles s’appuient les chercheurs pour tirer leurs conclusions dans The Lancet ne se retrouvent pas dans les bases de données cliniques australiennes. Ce qui pose la question de savoir d’où elles proviennent » peut-on lire dans The Guardian.

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La revue internationale demande des comptes à ses auteurs. Les données médicales ont été achetées à une société spécialisée, Surgisphere (dont le fondateur est d’ailleurs l’un des co-auteurs de l’étude), qui se justifie ainsi : un hôpital asiatique a été inclus par erreur dans les données australiennes. Mais The Lancet émet des réserves (« expression of concern« ) pour finalement rétracter la publication le 2 juin, clouant tout net le bec à ceux qui s’en faisaient les hérauts devant les micros et les caméras. Quelques heures plus tard, le New England Journal of Medicine retirait également un article utilisant les mêmes données…

Le lendemain, comme une girouette, l’OMS annonçait la reprise des études Solidarity. Après analyse intermédiaire des données, le comité de suivi de l’essai n’a pas observé de sur-risque associé la prise d’hydroxychloroquine. Les essais français sur l’hydroxychloroquine sont toujours dans l’attente de l’avis de l’ANSM pour reprendre.

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De Surgisphère, on ne connaît pas grand-chose. Pas d’adresse officielle. Sur Internet, le ménage a été fait. Plus aucune trace ne subsiste. Compte twitter fermé. Archives web inaccessibles. Avec une directrice des ventes plus connue pour d’autres talents, Surgisphere a tout de la société fantôme. Elle a pourtant réussi le pari d’un déploiement éclair d’un logiciel, QuartzClinical, dans  671 hôpitaux en moins d’un an sur 6 continents. Un logiciel qui collige et anonymise toutes les données patients de l’hôpital. Pour l’étude incriminée, les dossiers de 96000 patients ont pu être produits. Le consentement des patients a-t-il été recueilli ? Ça, c’est un autre problème. En France, en tous cas, on ne sait absolument pas quels sont les hôpitaux qui ont transmis les données à la société.

En Angleterre, début juin, les résultats préliminaires de l’étude Recovery ont abouti à la conclusion que l’hydroxychloroquine n’avait « aucun effet bénéfique » sur les malades de la Covid-19. Le Pr. Raoult dans une vidéo a pointé du doigt déjà les biais de ces essais.

Une science vraie n’est pas une science vérifiée. En ces temps d’incertitude, il est bon parfois de se détourner de son écran pour se plonger dans un vieux livre de sa bibliothèque : « La Logique de la découverte scientifique » de Karl Popper. Le philosophe y avance l’idée qu’une théorie pour être scientifique doit être réfutable. Elle est par là-même condamnée à rester définitivement conjecturale. Ainsi, la proposition « tous les cygnes sont blancs » n’est pas vérifiable, elle est simplement réfutable dès lors qu’on trouve un cygne noir !

Une pensée à adapter certainement aussi au politique : le plus haut degré de démocratie n’est-il pas dans la capacité à penser la réfutabilité des décisions politiques ?

Crédits photos : thierry ehrmann.

 

 

 

À propos Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.