La santé s’invite dans les municipales parisiennes

La course aux municipales parisiennes a porté un débat discret mais essentiel : la santé des Parisiens. Le territoire de santé de Paris, regroupant un peu plus de 2,2 millions d’habitants, est marqué par de fortes disparités entre les différents arrondissements, des indicateurs de santé parfois alarmants et, contrairement au reste du territoire national, une baisse des effectifs de médecins généralistes (-0,43% par an). Sur les 6 candidats déclarés, quelle est la place de la santé dans leur projet ?

Bien loin de l’image que l’on pourrait se faire de la capitale, les media rappellent souvent la réalité de la santé des Parisiens et quelques gros titres rappellent l’avancée de la désertification dans la région parisienne. Le 29 janvier dernier, l’Agence Régionale de Santé, présentant une étude universitaire prospective, rappelait que d’« ici 2 à 5 ans, 831 médecins de premier recours devraient être remplacés. »

La santé des Parisiens marquée par de fortes inégalités

En France, le renoncement aux soins pour raisons financières est un phénomène de plus en plus prégnant et préoccupant : l’IRDES en avait fait le constat en 2011, la DREES en 2012, puis différents sondages, plus médiatisés récemment. S’il est une chose que les différents candidats ont comprise, c’est donc bien la lutte contre les inégalitésSi le maillage des soins de premier recours (médecins omnipraticiens, gynécologues, ophtalmologistes et dentistes libéraux) est dense à Paris, les pratiques tarifaires de professionnels de santé peuvent influer sur le renoncement aux soins (même si d’autres facteurs comme l’encombrement des cabinets médicaux et les délais d’attente jouent pour beaucoup, le facteur distance étant ici réduit à néant). Effectivement, 44,7% des omnipraticiens parisiens sont secteur 2, alors qu’ils sont 29,4% à l’échelle de la région Ile-de-France, et 12,3% au  niveau national. Ces moyennes contribuent à augmenter le renoncement aux soins pour raisons financières et tendent à relativiser le constat d’une « importante offre médicale parisienne« .

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La Lettre de Galilée

Face à ces inégalités, les réponses sont quasi unanimes… et on ne sait trop qui a copié sur qui tant le constat semble être partagé. Pour Anne Hidalgo, la candidate socialiste, il s’agit de « garantir à tous les Parisiens des soins de qualité et accessibles » en développant dans les quartiers déficitaires des « Maisons et Centres de santé en secteur 1 »  en réservant des « espaces pour les professionnels dans grands projets d’aménagement ». Pour Nathalie Kosciusko-Morizet, investie par l’UMP, le son de cloche est quasi identique, même si la réponse semble plus élaborée et concrète : des cabinets « Proxisanté » offrant des consultations  sur des plages horaires élargies, « labellisés par la Ville de Paris », « travaillant en réseau » et proposant des « prix abordables de secteur 1″. Et des « surfaces réservées dans les nouveaux programmes immobiliers » où « la démographie médicale est déclinante » leur permettraient de s’installer et de rendre la ville « attractive pour les jeunes médecins ». Christophe Najdovski (EELV), quant à lui, souhaite pour les Parisiens un accès au secteur 1 « partout », en incitant les jeunes professionnels à s’installer  » en proposant un contrat de bonnes pratiques incluant la mise à disposition de locaux à des tarifs abordables« . Également, le candidat s’engage à soutenir le développement des maisons de santé autour des « contrats locaux de santé« . A noter, la volonté de désengorger les urgences hospitalières en soutenant et promouvant les 6 maisons médicales de garde (MMG) existantes et trop peu connues.

Danielle Simonnet, du Parti de Gauche, s’opposant aux « maisons de santé » d’Anne Hidalgo et de Nathalie Kosciusko-Morizet, pour défendre des « centres de santé publics »  dans chaque arrondissement « voire davantage dans populaires » où les professionnels sont salariés par la municipalité.

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Paris et le désert français remis en question ?

Comme à l’échelle régionale, Paris perd des médecins. Les atlas du conseil de l’Ordre le constatent d’année en année : sur les 6 dernières années, le CNOM rapporte, à l’échelle de la région, une baisse de 13% des effectifs des médecins généralistes libéraux et mixtes et 52% des bassins de vies régionaux disposent de faibles densités. Ce phénomène est perceptible aussi pour les chirurgiens-dentistes depuis une dizaine d’années. Et Paris n’est pas épargné par cette tendance. Un des facteurs d’explication est le prix de l’immobilier et le cadre de vie qui peuvent limiter l’implantation des professionnels de santé malgré l’importante capacité universitaire de la capitale.

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Les candidats ont compris l’enjeu : Anne Hidalgo propose un « plan d’urgence pour l’installation des jeunes médecins à Paris, pour les aider dans la construction des projets médicaux, pour les accompagner dans leur recherche de locaux et leurs démarches administratives ». Nathalie Kosciusko-Morizet propose, quant à elle, de « respecter et soutenir les professionnels de santé » par un « plan d’action sur l’ensemble de la mandature en faveur du logement des professionnels de santé ». La candidate va plus loin en promettant un « plan de sécurisation de leur exercice professionnel » : présence policière renforcée autour des cabinets médicaux, maillage de vidéo surveillance et géolocalisation des médecins en déplacement la nuit.

La candidate UMP souhaite soutenir l’innovation pour la santé en décloisonnant les logiques de l’entreprise, de l’hôpital et de l’université en soutenant le développement des Instituts Hospitalo-Universitaires (IHU)  en leur adjoignant 3 « pépinières d’entreprises, hébergées au sein des hôpitaux universitaires« . Et elle compte attirer les « hauts potentiels » en leur proposant un « meilleur cadre de vie ».

La rue et l’avortement

La contestation de la rue face aux différentes réformes sociétales impulsées par le Gouvernement a fait de l’avortement un marqueur important des arguments électoraux. Si NKM ne semble pas évoquer le sujet, les différents candidats de gauche (PS, EELV, PG), surfant sur la médiatisation de ce sujet de société, clament haut et fort les « droits à l’avortement des femmes » afin de promouvoir « l’égalité homme-femme« . Ainsi, Anne Hidalgo promet de soutenir le Planning Familial : « les Maisons et Centres de santé seront des points d’accueils et de relais qui travailleront avec les centres de planification familiale ». Un « Pass contraception » sera garanti, des Centres IVG seront ouverts et « une campagne auprès des pharmaciens pour garantir l’accès à la pilule du lendemain gratuite pour les mineures« . Danielle Simonnet va même jusqu’à exiger des hôpitaux parisiens qu’ils nomment des médecins « qui ne pratiquent pas la clause de conscience anti-IVG ».

Les déterminants de santé, enjeux de santé publique

La Lettre de Galilée

Selon le tableau de bord que dresse l’ORS en 2011, « les cancers sont la première cause de mortalité des Parisiens des deux sexes, suivies par les maladies de l’appareil circulatoire, les maladies de l’appareil respiratoire et les morts violentes ». Les cancers sont à l’origine du décès de 4 500 Parisiens chaque année. Le cancer du poumon, par exemple,  est « responsable de 24% des décès par cancer chez les hommes et de 13% chez les femmes (…) Si Paris se distingue par un niveau de mortalité par cancer du poumon relativement bas chez les hommes, les Parisiennes ont un niveau de mortalité par cancer du poumon 30% supérieur à celui de leurs homologues de province. »

L’asthme est également un enjeu préoccupant, particulièrement chez les moins de 15 ans. Comme le rappelle une étude de l’IRDES de janvier 2011, « dans le Bassin parisien, la prévalence élevée d’asthmatiques (7,9 %) est vraisemblablement liée à d’autres facteurs aggravants tels que la pollution atmosphérique ou la présence d’acariens dans l’habitat. » Les candidats ont parfaitement compris que la politique de la ville constitue un levier stratégique pour agir sur ces déterminants de santé.

Mais nos candidats sont tous, assurément, de fervents défenseurs de l’écologie et du respect de l’environnement…

Ainsi, Nathalie Kosciusko-Morizet souhaite « construire une ville à vivre » et redonner à la capitale ses « poumons verts ».   Anne Hidalgo soutient un « modèle urbain flexible, plus efficace, plus économe et moins nocif pour l’environnement ». Les projets écologiques ne manquent pas. La prévention auprès des plus jeunes est également un argument de santé publique. Nathalie Kosciusko-Morizet souhaite ainsi « investir pour la prévention » en créant « 2 centres multidisciplinaires d’information, de consultation, de prévention et de dépistage qui s’adresseront prioritairement aux jeunes » afin de « rapprocher la prévention des Parisiens« . Pour Anne Hidalgo, la réforme des rythmes scolaires constitue un excellent motif pour renforcer la « prévention et l’éducation à la santé à l’école ». Elle souhaite « mettre en place un plan de santé environnementale » autour de la qualité de l’air ou des substances chimiques toxiques, grâce à un « pôle de ressources en santé environnementales qui aura pour mission d’être un observateur et un éventuel donneur d’alerte ». Danielle Simonnet, qui consacre un chapitre aux déterminants de santé, compte valoriser les cantines scolaires et municipales en préférant les « circuits courts de l’agriculture biologique et paysanne ». Elle réclame également une limitation des ondes électromagnétiques. La palme revient logiquement au candidat écologiste, Christophe Najdovski, qui propose de limiter la pollution du périphérique en y réservant une voie au covoiturage et en réduisant la vitesse à 50 km/h pour les automobilistes. Il compte mettre en place un « plan de sortie du diesel » afin d’interdire les véhicules les plus polluants (le STIF a d’ailleurs prévu une sortie du diesel pour 2025).  

On l’aura compris, nos candidats font de la surenchère sur l’environnement. Si les promesses sont tenues, cela ne sera que mieux. Pour l’instant dans le rouge, les indicateurs de santé finiront par se mettre… au vert.

La patate chaude de l’AP-HP

La Lettre de Galilée

Souvent évoqué, mais rarement approfondi, s’il est un sujet polémique qui fait les choux gras de la presse : la gestion de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP). Depuis la nomination par Marisol Touraine de Martin Hirsh à sa tête pour remplacer Mireille Faugère, les réactions ne se font pas attendre : en plein élaboration du plan stratégique de l’AP-HP 2015-2019, la gestion de la restructuration de l’Hôtel-Dieu doit passer par un dialogue renoué avec l’ensemble des partenaires et déboucher sur un nouveau projet d’ensemble courant mai 2014. Et les propositions de l’ancien président d’Emmaüs, un temps au service de Nicolas Sarkozy sur les questions de solidarité sont attendues avec fébrilité :  formation, coopération, restructuration des plateaux de biologie,  publication d’un indicateur sur le taux d’utilisation des blocs opératoires et des plateaux techniques, codage et facturation,  conditions de travail. Autant dire que la nomination de Martin Hirsch à quelques mois des municipales est une caisse de résonance stratégique pour le Gouvernement.

Nathalie Kosciusko-Morizet déplore une telle « instrumentalisation politicienne » et souhaite s’engager « personnellement » au sein de la présidence du conseil de surveillance de l’AP-HP en nouant avec les équipes un « contrat de gouvernance dans le respect de l’institution et de ses personnels ». Anne Hidalgo souhaite ainsi « moderniser les urgences » afin de « diviser par deux le temps d’attente aux urgences » tout en restant attentive à ce que ces modernisations soient « bénéfiques tout à la fois à ses patients et à ses personnels ». Alors que Nathalie Kosciusko-Morizet entend poursuivre la cession du patrimoine de l’AP-HP « au prix du marché » afin de financer des investissements, Danielle Simonnet, témoignant des luttes pour sauvegarder les maternités Les Lilas et Les Bluets, s’insurge contre cette politique de démantèlement qui consiste à faire de Paris un « désert ». Héritage, selon elle, des différentes lois de droite (ONDAM, T2A, HPST), la privatisation du secteur est un danger pour le climat de travail; la candidate entend d’ailleurs supprimer la possibilité de facturer des actes privés au sein des structures publiques.

À la lecture des différents projets disponibles, on se rend compte que les candidats ont bien saisi les enjeux majeurs de santé publique de Paris : les inégalités d’accès aux soins, l’attrait des jeunes professionnels de santé, les déterminants de santé.

Les réponses sont souvent pertinentes et très homogènes tant il est vrai que les postulants font le même constat. Les divergences apparaissent réellement dans les sujets de société : relance des politiques familiales et de la petite enfance autour des droits des femmes à l’avortement et des thèmes liés à l’égalité de tous. Divergence également autour de l’ouverture des salles d’injections contrôlées : Nathalie Kosciusko-Morizet s’y oppose alors que Anne Hidalgo soutient farouchement la création de ce qu’elle nomme pudiquement les « salles de consommation à moindre risque » (SCMR).

A noter, le programme de Wallerand de Saint-Just est un peu limité sur les questions de santé : son chapitre « propreté /hygiène/ santé » nous parle plus d’ordures ménagères et de propreté des trottoirs. On cherche vainement les questions de densité médicale…

Néanmoins, aucun candidat n’apporte de solution innovante sur l’avenir des centres de santé parisiens, pourtant épinglés par le rapport de l’IGAS de juillet dernier : maillon essentiel dans l’accès à des soins pour tous, particulièrement pour les populations défavorisées, le « modèle économique des centres de santé est fragile », leur « organisation éclatée et peu visible ».

Peu de propositions également sur les pistes concrètes pour retenir les professionnels de santé à Paris, les inciter à s’installer dans des zones sous-dotées. Le cadre de vie est une chose. Mais sous quelles formes les intéresser ? L’exercice pluri-professionnel n’est pas la solution à tout ! Le Pacte Territoire Santé de l’A.R.S. apportera-t-il des solutions ? On aurait aimé justement avoir quelques précisions sur l’interaction entre les différents échelons : ARS, CR, CG. Enjeux sûrement trop politiques pour être écrits dans un programme…
Si l’enjeu des élections ne portaient que sur les questions de santé, bien embarrassé serait l’électeur parisien tant les propositions du PS et de l’UMP se ressemblent. Les copies se valent. Peut-être un point de plus à Nathalie Kosciusko-Morizet pour la présentation ?

Pour aller plus loin

Retrouvez les programmes de chaque candidat :

  • Anne Hidalgo : la candidate consacre les pages 123 à 128 à la santé dans un chapitre intitulé « Santé et prévention, un service de santé de qualité pour tous les Parisiens ».

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  • Nathalie Kosciusko-Morizet : la candidate consacre un document complet et détaillé de 13 pages intitulé « Santé des Parisiens »

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  • Christophe Najdovski : le candidat consacre quelques articles à la santé sur son blog de campagne. Il rassemble ses idées autour d’un plus synthétique intitulé « les propositions des écologistes pour vivre en meilleure santé à Paris ».

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  • Danielle Simonnet : la candidate propose un document, assez dense, de 17 pages autour de 4 chapitres et 10 propositions principales, intitulé « l’accès aux soins pour toutes et tous ! ».

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Crédits photos : Wayne Hsieh, Nathalie Kosciusko-Morizet, Martine Aubry, Laurent KB.

 

À propos Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.
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