Accueil / Les sujets de politique de santé en France / La santé et ses dérives sectaires

La santé et ses dérives sectaires

Un rapport de la Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires (Miviludes) remis au Premier Ministre en début de mois interpelle sur les dérives sectaires de plus en plus nombreuses dans le domaine de la santé. Gourous, guérisseurs, thérapeutes New Age, etc., le marché de ces soins parallèles non conventionnels est en plein essor grâce à Internet et séduit de plus en plus d'adeptes, déçus par la médecine traditionnelle ou  craignant un complot à grande échelle. 

4 Français sur 10 ont recours aux médecines dites alternatives. On recense plus de 400 pratiques non conventionnelles, 1 800 structures d’enseignement ou de formation « à risques » dans le domaine de la santé et 4 000 «psychothérapeutes» autoproclamés qui n’ont suivi aucune formation et ne sont inscrits sur aucun registre. En 2010, environ 3 000 médecins seraient en lien avec la mouvance sectaire.

Les promesses de la magie contre la rigueur de la pensée rationnelle

Parfois reconnues au sein même de l'hôpital public, certaines pratiques thérapeutiques déviantes "portées par le véritable supermarché de soins qu’est devenu Internet" constituent des dangers pour la santé des individus : médecine énergétique, biomagnétisme, énergiologie, libération des cuirasses, harmonisation EMF, Spiritual Human Yoga (SHY), fasciathérapie, instinctothérapie, kinésiologie, etc. autant d'offres qui pullulent sur le Web. Ainsi, "le vecteur essentiel de cette transformation est l’usage d’Internet, plus précisément du Web 2.0 qui, en en simplifiant l’usage et en favorisant ainsi la possibilité pour chacun de proposer des contributions, d’échanger et d’interagir, a permis à ces mouvements organisés en entités distinctes de diffuser massivement leur idéologie par la mise en commun de relais d’information, la recherche de soutiens, voire de cautions institutionnelles, et par la coordination de démarches d’influence." (p.21)

Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.

Les "fauteuils de Lumière", dont les concepteurs ont été élevés, puis initiés par “les Gardiens de la Flamme” sont "un don unique du monde de lumière. Ils ont une grande valeur de guérison et permettent au processus d’accélération cellulaire de prendre place. Tout le système nerveux s’emplit de lumière, et ainsi tout notre système retrouve la mémoire de son état de perfection d’origine. De cette manière les blocages ou imperfections peuvent fondre, ce qui entraîne un soulagement ou une guérison de problèmes de santé".

Le rapport alarmant déplore "[des] milliers de signalements et d’interrogations reçus au cours des douze dernières années [qui] sont la preuve indiscutable de la nécessité d’une vigilance de tous les instants des pouvoirs publics face à la déferlante sectaire en matière de santé. Près du tiers des signalements reçus à la Miviludes concernent directement le domaine de la santé. On assiste à la construction de réseaux quasi mafieux, dont la structure pyramidale s’appuie dans bien des cas sur un «gourou-thérapeute», inventeur d’une méthode de soins, qui publie de nom- breux ouvrages autour de sa théorie et qui met en place un véritable système de «franchises» avec des conférences, des stages, des soirées débats, des centres de formations, etc. (...) Aujourd’hui, force est de constater que certaines organisations sectaires tentent d’infiltrer notre système de santé." (p.97)

Certains médecins, des vrais, diplômés, ne sont pas en reste. Ainsi, "la forte demande dans les domaines du bien-être a conduit de nombreux médecins à s’intéresser à ces pratiques. Dans la majorité des cas il s’agit d’initiatives individuelles souvent prises au mépris du code de déontologie (...) Pour échapper aux sanctions ordinales certains médecins n’hésitent pas à se faire radier tout en gardant et en utilisant le titre de médecin. Il s’agit là d’un moyen de mettre en confiance leurs victimes potentielles à qui ils vont vendre des traitements miracles." (p.104)

La médecine non conventionnelle a une longue histoire de contestation de la médecine classique. Et différents sondages ont révélé l'attrait toujours important des Français pour les médecines douces ou alternatives. les pratiques non conventionnelles sont considérées par de nombreuses personnes qui y recourent comme dépourvues d’effets secondaires. Incontestablement, les crises sanitaires et les différentes affaires liées aux médicaments et aux sur-irradiations ainsi, il faut le souligner, que les rumeurs propagées sur les vaccins, ont nui à la crédibilité de la médecine. C'est que déplore un précédent rapport du Sénat en 2013 qui avait pointé du doigt ces excès sectaires : "la plupart des mouvements à caractère sectaire exercent un pouvoir d’attraction par des promesses ou des espoirs de guérison sur le corps et l’esprit." (p.17).

La théorie du complot est souvent évoquée pour légitimer leur entreprise : certains thérapeutes évoquent le plan de vaccination de masse de la France comme "la mise en place de centres de vaccinations à grande échelle dans des installations protégées [qui] rappelle froidement les camps de concentration Nazis tels que Buchenwald où des détenus ont été tués par des injections." (p.29)

Lire : le nouveau visage de l'opposition à la vaccination.

On reste quelque peu incrédule devant la liste des 400 pratiques et 15 000 praticiens référencés et listés dans le rapport (pp.35-36). On y apprend qu'un cancer du sein gauche peut s'expliquer par un conflit mère/fille, que l'on peut guérir d'un cancer de la gorge en moins de 3 mois grâce à un traitement de gui de pommier, que rosser peut renforcer les os selon une technique Shaolin, que l'ondobiologie peut faire marcher un paralysé depuis 16 ans... Face à ces nouvelles thérapies qui peuvent parfois faire sourire par leur naïveté, le rapport recommande la plus grande fermeté : "même si ces dérives thérapeutiques n’étaient autres que de la charlatanerie, il conviendrait de les réprimer avec une sévérité particulière, car elles affectent la santé (...) des points communs existent entre les dérives sectaires et le comportement de certains thérapeutes. Il est donc temps que les pouvoirs publics réagissent énergiquement à une situation porteuse de graves dangers potentiels pour la santé des personnes." (p.52)

Autre point de vigilance que soulève le rapport : le prosélytisme auquel se livre ces mouvements pour recruter davantage d'étudiants praticiens. "Convient-il d’y voir le signe d’un certains prosélytisme, qui constituerait un point commun de plus entre ces officines et les mouvements susceptibles de dérives sectaires ? (...) le Salon du bien-être de Paris est en fait essentiellement un immense rendez-vous de « sergents recruteurs ». A chaque stand, on distribue plus d’informations sur les stages de découverte et de formation à la technique représentée que sur les soins en eux-mêmes." (p.54)

L'hôpital infiltré

Un récent rapport de l’Académie de médecine sur les thérapies complémentaires dresse le constat suivant : "les [thérapies complémentaires], nées de pratiques non médicales ou d’une médecine éloignée de la nôtre, et pratiquées initialement dans le seul secteur libéral par des médecins ou non médecins sans la caution des instances académiques et/ou professionnelles, se sont progressivement installées dans l’offre de formation des universités et l’offre de soin des hôpitaux, du fait d’initiatives individuelles, sans concertation ni planification, et sous l’effet conjugué de la faveur du public et des réponses insatisfaisantes de la médecine conventionnelle face à nombre de troubles fonctionnels. Force est de constater qu’à l’heure actuelle ces pratiques, dont l’une ou l’autre figure au programme de presque toutes les facultés, dans l’usage de tous les centres d’oncologie, dans celui de la plupart des CHU et, semble-t-il, de nombreux centres hospitaliers et établissements de soins privés, sont un élément probablement irréversible de nos méthodes de soins. Conjointement, l’intérêt qui leur est porté dont témoigne le grand nombre de publications qui leur sont relatives, la croissance en nombre dans notre pays des projets de recherche clinique les concernant, et les connaissances en neurobiologie qui permettent d’en approcher le mécanisme obligent à les considérer avec sérieux, quand bien même leur efficacité n’est évoquée que dans un nombre limité de situations et fondée sur un niveau de preuve insuffisant".

Ainsi les pratiques non conventionnelles existent désormais au milieu de la médecine traditionnelle et "les médecins à exercice particulier sont une cible pour les mouvements susceptibles de dérives sectaires qui entendent les gagner à leur cause ou se prévaloir de leur titre pour cautionner leurs théories." (p.98). A l'hôpital, c'est souvent les patients eux-mêmes qui réclament ces nouvelles thérapies alternatives.  La volonté d’aller à la rencontre des "souhaits des patients", de leur permettre d’accéder aux soins renforçant leur bien-être a été soulignée à de nombreuses reprises comme justifiant la place des pratiques alternatives dans le cadre réglementé de l’hôpital.

Le rapport du Sénat tire à boulets rouges sur une note du centre d'analyse stratégique (CAS), intitulée "Quelle réponse des pouvoirs publics à l'engouement pour les médecines non conventionnelles ?". Reprise par de nombreux sites ésotériques, elle contribue d'autant à légitimer ces pratiques.

La réponse globalement insuffisante des pouvoirs publics

Le Sénat s'alarme ainsi du constat de "l’absence de véritable pilotage gouvernemental de l’action publique départementale en matière de lutte contre les dérives sectaires" et juge urgent d’y remédier (p.169) en conférant notamment un "fondement législatif à l’action de la Miviludes" (p.174).

Pourtant le rapport de la Miviludes consacre une large partie de la coopération fructueuse réalisée avec l'Agence Régionale de Santé d'Ile-de-France (p.111). Un processus d’analyse des signaux a été mis en place et des systèmes d'alertes ont été établis entre les deux instances. Ainsi, "vingt signaux relevant de phénomènes sectaires parmi les 1 500 réclamations reçues à l’agence ont été traités. Les pratiques mises en cause étaient principalement d’inspiration New Age ou relevant de techniques par apposition des mains. Trois services de soins hospitaliers et sept professionnels de santé ou relevant de professions réglementées étaient concernés." Une initiative intéressante qui tendrait à être généralisée avec l'ensemble des autres ARS.

Crédits photos : Lou Gabian.

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.
x

Lisez-aussi

La Lettre de Galilée

Big Data en santé : le grand naufrage européen

La quasi-totalité des data center, les bibliothèques numériques du XXIe, sont sous ...

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer