La Lettre de Galilée

Grippe, pourquoi cette ligne Maginot ?

Roselyne Bachelot va donc montrer l’exemple et sera la première à se faire vacciner contre la grippe H1N1, jeudi matin dans un des 1000 centres de vaccination que son service de presse est encore le seul à connaître. Sans doute pas trop loin du Palais du Luxembourg où elle doit défendre « son » PLFSS devant des Sénateurs assez prompts à l’amendement… Les images seront sur toutes les chaînes dès midi et si le reste de l’actualité voulait bien faire relâche, la campagne pourrait du même coup « faire » la Une du Monde...

C'est que la ministre risque, dans cette affaire, rien moins que son avenir politique ! François Fillon a expliqué à son fan club angevin que sa présence au front de la grippe ne souffrait aucune défaillance et notamment pas pour aller briguer les suffrages de l’électorat ligérien aux ides de mars. Roselyne Bachelot dispose seulement de quelques jours pour sauver une campagne qui décidément prend l’eau alors que les débuts étaient plutôt prometteurs : large anticipation de la pandémie, achat massif de doses vaccinales, campagne opportuniste de prévention primaire…

Pour comprendre comment l’opinion a pu déjouer un tel pragmatisme, il faut évidemment écouter les experts : Jean-Philippe Derenne lundi matin sur Europe 1 (11’ après le début de l’émission) ; mais on peut aussi bien « relire » la conférence de presse ministérielle de lundi matin. Mme Bachelot s’y montre irritée, c’est un euphémisme, au point de stigmatiser ses détracteurs,  « simples sceptiques, gourous, et autres experts autoproclamés »… tout en leur fournissant quelques munitions.

Car enfin, et c’est une autre litote, cette campagne prend un air martial assez déplacé. Par maints côtés, elle rappelle les débuts du Castrisme et l’éradication de la variole en deux jours sur l’île de Cuba : convocation, consultation, certificats, coups de tampon ! On est gagné par le sentiment que cette campagne a plutôt été conçue au ministère de l’Intérieur ou de la Défense qu’à celui de la Santé. Pendant ce temps-là, les médecins libéraux d’Ile de France désertent cette nouvelle Ligne Maginot au motif, recevable, d’une certaine « confusion » et d’une « désorganisation » non moins certaine (cf. Communiqué de presse du 4 novembre de l’URML francilienne).
On peut quand même s’étonner que ces professionnels préposés, chaque année et avec un certain succès, à la vaccination de 10 millions de personnes contre la grippe saisonnière n’aient pu être sollicités qu’au titre de supplétifs soumis à réquisition de l’armée régulière des fonctionnaires de la Préfectorale ! On a peine à imaginer que les professionnels de santé, réfractaires à la vaccination pour de bonnes ou mauvaises raisons « scientifiques », se rendront à l’oukaze ministérielle d’aller faire la queue dans un centre de vaccination public au motif que la production de vaccins a ignoré les conditionnements individuels !

Le problème est que ce couac survient après d’autres : les errements sur l’obligation de vaccination des enfants, les hésitations sur la teneur en adjuvant du vaccin des femmes enceintes, les tergiversations sur « une ou deux doses », la controverse mal éteinte sur la transparence des contrats industriels, la polémique stérile sur les « conflits d’intérêts » des experts… On a le sentiment qu’à chaque fois, le ministère était pris au dépourvu ou à contrepied ! Comme si le substrat « anti-vaccinal » de l’opinion française, y compris dans une frange de sa composante médicale, était une découverte !

La conséquence est dramatique avec, à ce jour, moins d’un professionnel sur dix vacciné ou déterminé à le devenir et une proportion sans doute égale dans la population générale. Pendant que les foules américaines sont réduites à prendre place dans une file d’attente... à l’issue incertaine, faute de vaccins en nombre suffisant. Imprévoyance coupable ? En tout cas, Mme Bachelot aurait pu se dispenser de railler ses confrères au motif qu’ils seraient  aujourd’hui « disposés à nous racheter nos stocks ». Eux, au moins, ont su se montrer pédagogues !
Heureusement, le pire n’est pas certain et la débâcle pas encore avérée. L’épidémie n’en est qu’à son « avant-garde » et, dans l’attente de la deuxième vague, il est encore temps de renverser le cours de l’histoire.

Mme Bachelot est donc confrontée à une alternative simple : attendre le « fait divers » absolu –décès d’une star du show-biz ou d’un footballeur-vedette- à même de ramener dans le droit chemin une opinion versatile ou… se réconcilier avec ces professions de santé dont la salle d’attente voit quotidiennement passer un million de patients. Une patientèle –ca tombe bien !– parfaitement « captive » par les temps qui courent et qui, sur une semaine, équivaut peu ou prou à un « vingt heures » de TF1.

Après le sida, après la canicule, après l’amiante et quelques autres déroutes politico-sanitaires, il est encore temps de sauver ce rendez-vous avec l’histoire de la santé publique.

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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