La Lettre de Galilée

La crise, vite !

Par un de ces télescopages que réserve parfois une actualité mutine, le sommaire de nos gazettes avait, ce matin, des airs de … « Jeudi noir ». Pendant qu’outre-Atlantique les députés ménageaient leurs chances de réélection en sabordant le Plan-Paulson, les nôtres découvraient la facture de cette crise du capitalisme mondial sur notre système de protection sociale : 3 milliards d’euros !

Soit, selon Éric Woerth qui s’exprimait hier devant la presse et la Commission des comptes de la sécurité sociale : un peu plus d’un milliard au titre de la revalorisation des prestations familiales et de retraite rattrapées par l’inflation de 2008. Et surtout par les 2 milliards de manque à gagner sur une masse salariale en berne en 2009 par le simple effet de la réduction de la croissance.

L’exercice de prospective budgétaire imposé chaque automne au législateur depuis l’invention de l’ONDAM par le cabinet d’Alain Juppé (au sein duquel exerçait un certain … Éric Woeth) prend donc cette année une dimension un peu surréaliste … Difficile d’être parfaitement crédible quand « la rigueur » est simultanément interdite par le président de la République.

L’ONDAM sera donc –on se frotte les yeux !– de 3,3% au global, 3,1 côté ville et 3,1 côté hôpital pour ménager toutes les susceptibilités. A comparer aux 3,5 de l’an dernier et opportunément débarrassé de cet effet d’optique constitué par le « produit » des franchises « fléché » sur la maladie d’Alzheimer ! Un ONDAM dont il faut bien reconnaître la prodigalité en période de crise, car autorisant une croissance des volumes supérieure à 1 point. Assurant en tout cas des marges de manœuvre sinon « le grain à moudre » espéré par les syndicats médicaux obsédés par leur seul horizon tarifaire. Le progrès médical et les médecins ont connu pire ! Et cet horizon-là fait déjà « jaser » : Alain Lambert, un des prédécesseurs d’Éric Woerth à Bercy et qui sera demain candidat au perchoir du Sénat, ira au scrutin contre Gérard Larcher avec des accents martiaux : « Larcher prendra ses instructions à l’Élysée et Matignon, pas moi […] Le Sénat croupion, c’est fini » vient-il de déclarer au Figaro, illustrant son propos par le sort de l’assurance maladie « les vrais dangers sont dans le budget social. Il n’y a aucune raison que nos dépenses de santé n’augmentent pas l’année prochaine. [Mais] emprunter pour cela est immoral. »

Rassurons-nous, cette posture velléitaire sera de courte durée et nos honorables parlementaires de la majorité finiront bien par voter cet ONDAM. On les attendra, à vrai dire, sur un autre problème, majeur celui-là, et a priori passé au second plan des priorités gouvernementales ; nous voulons parler de la trop fameuse réforme des ALD. Devant la MECSS (Mission d’Évaluation et de Contrôle des Lois de financement de la Sécurité Sociales) –dont on ne redira jamais assez l’ampleur du travail d’investigation qu’elle mène sous la houlette de son rapporteur Jean-Pierre Door, viennent de défiler tout ce que la société civile, économique et politique compte d’experts du sujet.

Encore une fois tout ce qui devait être dit d’intelligent sur le sujet a été dit, redit, bien dit. L’inventaire des solutions est réalisé, depuis la solution « cosmétique » consistant à ravaler le dispositif –un zeste à l’entrée, un filet en sortie– ou à engager une réforme structurante connue sous le nom de bouclier sanitaire.

Cette réforme-là présente –on le sait depuis le début– l’immense difficulté d’être politiquement exigeante. Le genre de « chantier » auquel ne s’attelle la classe politique que sous la pression des évènements et/ou le « portage » médiatique d’une personnalité parfaitement légitime. La réforme de l’hôpital en 1958 ne se serait pas faite sans l’engagement de Robert Debré, la légalisation de la pilule en 1967 sans la conviction d’un Lucien Neuwirth, celle de l’IVG sans la passion de Simone Veil …

Les grandes réformes sont toujours le produit d’un personnage et d’un contexte. Le personnage est aujourd’hui presque disponible, attelé au vote d’une Loi qui portera sans doute son nom, Martin Hirsch et la généralisation du Revenu de Solidarité Active. On a hâte de le voir porter la réforme, autrement plus ambitieuse encore du financement de l’assurance maladie … La circonstance n’est pas tout à fait opportune mais la crise est aujourd’hui en gestation tellement avancée qu’on peut espérer proche le « vrai débat » qu’on avait cru promis par les scrutins de 2007.

Une éternité en vérité. On se contentera, en attendant, de ces ARS qui pourraient être tellement plus que la nouvelle technocratie déconcentrée qui semble se dessiner.

PS : de tout le dossier de presse, mis en ligne par le gouvernement hier, dans la foulée de la réunion de la Commission des comptes, le plus intéressant est assurément le discours de M. Woerth lui-même qui se permet de morigéner Frédéric Van Roekeghem pour sous-exploitation de la réforme qu’il avait lui-même accouchée en 2004 et Laurent Degos (HAS) pour son peu d’empressement à publier les référentiels médico-économiques dont la « commande » figurait pourtant à la LFSS-2008. Y-a-t-il un autre ministre de la Santé ?

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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