La campagne part en campagne

Éditorial de la 356

Auteur réaliste d’"Hippocrate", un film précédent plutôt réussi, Thomas Lilti nous sert un second long métrage décevant. "Médecin de campagne" contient tous les ingrédients d’une comédie dramatique mièvre, qui se veut à la fois réaliste (le striptease d’un obèse abruti est sûrement inutile même s’il fait partie du quotidien), volontiers donneuse de leçons (le cours du vieux médecin à sa jeune consœur sur la manière de conduire un interrogatoire avec un patient n’est pas très confraternelle), et un tantinet naturaliste (franchement, la glissade dans la boue et dans la nuit pour aller sauver un maire qui s’est fait exploser la fémorale avec une tronçonneuse, n’a rien à envier au docteur Maufrais dans le Chemin des Dames… à l’amputation près).
Au fond, le docteur Werner n’est pas loin d’un docteur Destouche dans le Meudon des années 30 à la différence près que Thomas Lilti n’est pas Céline.

Bien sûr, ce n’est pas un Cluzet grand cru mais c’est du Cluzet quand même, et les yeux de Marianne Denicourt sont irrésistibles à tel point que, dès les premières images, tout le monde devine que le bon docteur Werner n’y résistera pas.
Un héros ce docteur Werner ! Un gars qui vous fait une tumeur au cerveau avec métastases au poumon, qui suit une chimio de cheval sans perdre un sourcil et pousse même son courage jusqu’à assister à une "country dance" texane dans la cambrousse normande, ennuyeuse comme une route du Colorado, avec un village réuni au complet et tous chaussés de santiag pour la circonstance.
A notre avis, même si Maud Rosenstiehl, interne blogueuse sur Mediapart, a la dent dure, le film de Lilti ne méritait pas pour autant les encensements de Télérama ni les dithyrambes de Claude Bronner dans son Zapping n° 117 du 29 mars 2016.

On retiendra cependant deux séquences intéressantes.
Subreptice, la séquence où la belle Marianne Denicourt récite son CV à son confrère qui l’écoute à peine. Le docteur Delezia est certes un jeune médecin mais elle affiche 10 ans de pratique professionnelle en tant qu’infirmière qui valent sûrement davantage qu’un stage de six mois (désormais obligatoire mais combien de fois contourné avec la complicité de l’hôpital universitaire) dans un cabinet de médecin généraliste.
Thomas Lilti l’a-t-il fait intentionnellement ? Car ce bref passage sur "la reprise des études" pose la question des passerelles entre les différentes branches des professions médicales. Mais l’expérience professionnelle de sa jeune consœur laisse le docteur Werner de marbre.

Jacques Domergue, ancien député, redevenu professeur de médecine dans son Hérault natal, avait conduit il y a quelques années une commission parlementaire sur ce sujet ô combien important à l’heure des pénuries et autres déserts médicaux. Il était question, dans ce rapport tombé dans l’oubli, de troncs communs et d’équivalences. Le docteur Delezia est-elle repartie de zéro ou aura-t-elle accédé directement au troisième cycle dans l’esprit des accords de Bologne sur le processus LMD?

Une autre séquence mérite aussi le détour : la réunion organisée à la mairie par le chef des cow-boys normands dans son rôle cette fois d’édile fantasque, sur le projet d’installer une maison de santé sur le territoire communal. Une chose est sûre : une maison de santé, dans cette contrée rurale aux frontières du Val d’Oise, n’est pas la bonne solution. Certains autour de la table évoquent avec cynisme la tentative avortée de l’accueil d’un médecin roumain qui serait resté deux mois avant de jeter l’éponge et tout le monde a l’air de se crisper à l’idée de se retrouver dans un local gracieusement offert par la commune.
N’en déplaise à Pierre De Haas, le président de la fédération des maisons et pôles de santé, auteur d’un pensum sur le sujet dans lesquels les nombreux échecs ne sont hélas pas répertoriés, la coordination des soins n’a pas besoin de structures "en dur". La séance de briefing pour le maintien à domicile d’un papi qui n’en peut plus de se faire trimbaler avec ses tuyaux, perf et autres appareils est une belle leçon d’efficacité. On notera au passage qu’un médecin qui kidnappe un patient dans un hôpital n’est pas chose courante. Au final, le pépé meurt chez lui, paisiblement.

Et c’est peut être là le principal défaut du film. Après un voyage dans les arcanes d’un hôpital, Thomas Lilti porte le projecteur sur une médecine généraliste en contrepoint, comme si les deux camps étaient foncièrement opposés et comme si l’hôpital face à la médecine de ville ne méritait d’autre considération que la délivrance d’un patient finissant de la cruauté de l’institution hospitalière.

Crédits photos : Need More Mud.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.
x

Lisez-aussi

La Lettre de Galilée

Richard Ferrand, la prescription et les déserts médicaux

Éditorial de la 427ème Affaire classée sans suite. Dans son commmuniqué publié vendredi ...

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer