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Kinés acoquinés : l’art de la généralisation

Éditorial de la 329

Le rapport de la Cour des Comptes a encore fait des siennes. La presse s'est déchaînée la semaine dernière sur les abus constatés dans les comptes de l'assurance maladie sur les remboursements de soins de kinésithérapie et d'infirmier. L'intention de la Cour des Comptes n'était probablement pas intentionnelle même si parfois le président de cette haute cour donne l'impression de détenir la Vérité Révélée. Le raisonnement tient debout : les soins des auxiliaires augmentent sans que le "virage ambulatoire" soit véritablement démontré. En d'autres termes, si l'enveloppe ambulatoire augmente, l'enveloppe hospitalière doit diminuer. Où alors, la croissance n'est pas justifiée.

Le Monde dans son édition du 15 septembre revient sur "l'héliotropisme" des auxiliaires médicaux, dada des magistrats de la rue Cambon, apôtres depuis des lustres de ce souci d'égalité territoriale. Reste à décortiquer, comme le suggère la Cour elle-même, le détail de la consommation des soins pour avoir une idée exacte des transferts entre enveloppes, car il y a tout lieu de penser que ce que la ville ne fait pas dans le nord, l'hôpital le compense, du moins en partie, et il n'est pas sûr que ce la ville fait dans le sud, l'hôpital ne le fasse pas encore.  Le Figaro, plus mesuré, semble partager cette thèse, avec, en prime, une courte interview du président Migaud.
Le Parisien n'ajoute aucune information de plus à ce que défend la Cour, mais, avec son art de trouver des titres mégalo, ce journal, posé sur le coin du zinc à l'heure du café, invite le lecteur à généraliser. Voilà 100 000 infirmiers et 65 000 kinés dans le même sac. Tous des voyous.
Ce même lecteur prend alors sa voiture et écoute sur France Info, radio reine de la répétition, le reportage de Laëtitia Saavedra qui emmène l'auditeur dans une sombre enquête sur la dérive mafieuse insidieusement introduite dans le circuit des remboursements de la sécurité sociale, notamment au détriment des personnes âgées. On entend des témoignages de patients, d'un directeur de maison de retraite repenti, "préférant rester dans l'anonymat", mais pas de kiné, pas de représentant de la profession, pas de sécu, même pas d'ARS.

S'il n'est pas intentionnel, on éprouve quelques difficultés à comprendre comment un phénomène d'amplification de l'information (du buzz dirait-on aujourd'hui) devienne aussi efficace. Car, enfin, le chapitre sur les kinés fait 44 pages sur un document qui en pèse plus de 700. Si l'emballement de la presse est, au contraire, pensé, voulu et maîtrisé, chapeau l'artiste, le coup est réussi. Toute les hypothèses restent possibles.
Car, deux conséquences se dégagent de ce brouhaha médiatique qui n'aura duré que 24 heures.
La première est vieille comme la révolution d'octobre : salissez, il en restera quelque chose. Voilà une profession dans le collimateur non pas de la Cour, comme le susurre Le Figaro, mais du grand public. Pour une poignée d'indélicats, on stigmatise 165 000 professionnels sûrement blessés d'être jetés dans l'opprobre. Restera dans la mémoire des assurés sociaux que la répartition est mauvaise, qu'elle génère des abus et que la territorialisation de la santé se justife. Merci Marisol.
La seconde est plus complexe. Personne n'aura remarqué que le rôle des caisses, pourtant décrit pas la Cour dans son rapport, a été passé sous silence par les journaleux de la santé.  A l'écoute de France Info notre conducteur, buveur de café et lecteur du Parisien occasionnel aura un réflexe naturel : "que fais donc la sécu !". Or, depuis dix ans, jamais le contrôle et la lutte contre la fraude dans l'assurance maladie n'auront été aussi organisés et efficaces. Le rapport d'activité de la CNAMTS donne des données précises sur les abus constatés notamment dans les établissements pour personnes âgées.

Il existe aujourd'hui un jeu sournois sur l'échiquier de la santé qui traduit les antagonismes anciens entre l’État et l’assurance maladie, entre le gouvernement et les syndicats de professions libérales, entre l'hôpital et la ville... Il faut de temps en temps quelques victimes.
Un article inattendu des Échos paru hier vient de rappeler l'attachement des Français à leur sécu.
Mais notre conducteur, buveur de café et lecteur occasionnel du Parisien ne l'aura pas lu.

Crédits photos : William Murphy.

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
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