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La Lettre de Galilée

Internet, l’Ile Maurice et l’ex-président américain

Les réticences argumentées des médecins du net (i-med ou atoute.org) ou les cris d’orfraie des institutions médicales (CNO, CSMF, SML) lancés sur le net pour stigmatiser l’initiative de notation des praticiens par les patients sur le site note2bib.com témoignent surtout d’un grand mépris pour les techniques d’évaluation éprouvées partout dans le monde et dans tous les secteurs, d’une parfaite méconnaissance des ressources de ce média, y compris en France, et d’une extrême nervosité à voir le patient sortir un tant soit peu de sa passivité obligée.
« Interdiction, interdiction, interdiction » est donc, 40 ans après Mai-68, la seule réponse que la nomenklatura médicale trouverait à opposer à la soif de transparence de sa patientèle. Et ceci sur le seul terrain où cet avis est légitime : l’accueil, la ponctualité, l’empathie, la pédagogie, le conseil… Qui peut nier que ce sont là des qualités justement attendues d’un médecin et pour lesquelles le témoignage du malade n’est pas illégitime. Il convient d’immédiatement ajouter, pour être honnête, que ces qualités ne suffisent évidemment pas à apprécier la performance du médecin. Mais elles en relèvent ! L’industrie parle à propos de ces critères « subjectifs » de qualité perçue et tous les médecins réfractaires à l’évaluation de leurs pratiques n’ont que ce mot à la bouche : « la qualité de ma pratique se mesure à la liste d’attente sur mon carnet de rendez-vous » …
La mesure de la qualité « perçue » n’est concevable qu’en complément de la qualité « mesurée » des pratiques, objectivée par l’évaluation par des pairs.
Une profession comme la radiologie par exemple l’a parfaitement compris en initiant à peu de temps de distance la « labellisation » des cabinets au terme d’une démarche largement inspirée de celles en vigueur dans l’industrie et une stricte évaluation des pratiques par les pairs, en ayant inauguré le principe de la « deuxième lecture » dans le dépistage des cancers du sein par mammographie. Si cette spécialité a autant investi dans une telle démarche-qualité, c’est qu’elle y était condamnée après la déplorable image d’« ayatollahs en blouse blanche » que lui avait valu une malheureuse décision de boycott du dépistage à la défaveur d’un conflit de nomenclature…
Dans de nombreux établissements, publics ou privés, les tests de mesure de la qualité de la prestation sont heureusement entrés dans les mœurs, d’autant plus utiles qu’ils restent évidemment réservés à la seule appréciation du responsable qualité.

La réaction « épidermique » du corps médical apparaît d’autant plus surprenante aujourd’hui qu’elle se heurte à la profonde méconnaissance des ressources du net, parfois d’ailleurs, d’initiative … médicale.

  • La plus ancienne est celle du site doctissimo.com, et plus précisément de sa rubrique forums. On y accède généralement par un moteur de recherche dont la hiérarchie des réponses est -c’est sa fonction- directement proportionnelle à la popularité du site. Les blogs thématiques (par pathologie) de ce site ont été fréquentés, depuis 6 ans, par 1,5 millions de personnes en quête … d’informations sur les traitements … et ceux qui les pratiquent. Même si, formellement, le site interdit toute référence nominative à un médecin, personne n’aura de mal à identifier, avec la ville, l’équipe dont témoigne tel patient mécontent de son opération « d’ablation de FA par radiofréquence » . L’éditeur -aujourd’hui Lagardère Interactive qui l’a racheté au médecin fondateur il y a quelques semaines- affirme bien que ses pages sont « modérées » mais on peut concevoir que quelques écarts lui auront échappé sur les 100 millions de messages formulés depuis l’ouverture.
  • Le second site, chronologiquement parlant car la fréquentation est sans rapport avec le précédent, est avisante.eu. Également d’initiative médicale puisqu’édité par … l’ancien président des radiologues justement avec le concours du milieu associatif de malades. Lui n’a pas voulu aller jusqu’à la notation individuelle de ses confrères mais consent à celle des établissements, signalé par leur … code postal. Ce qui ne manquera pas d’inquiéter tous les voisins du dit-hôpital exposés à une seule vindicte sous un même code.
  • Le troisième, ou plutôt le prochain puisque promis avant la fin de l’année- est signé ameli.fr, soit  le site officiel de la CNAMTS qui promet des informations sur chaque praticien ciblé selon deux caractéristiques seulement : son assiduité à la FMC et ses pratiques tarifaires selon la méthode de la « fourchette » des prix mini/maxi habituellement pratiqués. En l’absence de toute obligation fonctionnelle de FMC/EPP, on se demande où la Caisse ira puiser ses informations mais, enfin, acceptons-en l’augure. Seule à disposer des informations « objectives », la CNAMTS a, en revanche, les moyens d’imposer l’opportunité de la transparence tarifaire à ses partenaires conventionnels.
Voilà pour l’existant, insatisfaisant pour les deux parties, médecin autant que patient. Le premier a la désagréable impression de se retrouver exposé à tous les règlements de compte possibles et imaginables… y compris venus de jaloux à l’abri des pseudonymes fantaisistes en vigueur sur ces sites. Et le second a l’impression d’être condamné à la lecture de blogs trop candides pour être tout à fait honnêtes. En un mot de se faire largement « manipuler » : la blogosphère, fut-elle médicale, n’est rien d’autre qu’une fabrique de rumeurs « En direct de chez ma concierge…  » : le monde est devenu un village comme l’avait pronostiqué le sociologue Marshall Mac Luhan.
Ne rien faire, c’est se condamner à se faire imposer une solution exotique -venue de l’Ile Maurice [1] ou d’ailleurs, et notamment des Etats-Unis [2] où la pratique en est courante- consistant à faire héberger, sous législation étrangère, LE site que sa Justice interdirait à la France.

Une anecdote pour finir : à la veille de subir une intervention chirurgicale pas si bénigne, un ex-président des Etats-Unis surprit son monde en allant s’en remettre aux mains du … 43ème chirurgien de tous les palmarès « qualitatifs » accessibles là-bas au moindre quidam. Surprise des américains mais pas des confrères du … 43ème qui, de longue date, le connaissaient comme « le meilleur de sa génération ». A qui, d’ailleurs, ils envoyaient leurs patients les plus difficiles !
Comme quoi la transparence ne règle évidemment pas toutes les injustices liées à l’asymétrie de l’information. Mais du moins contribue-t-elle à avoir les VRAIS débats !
[1] A l’adresse suivante : http://www.demedica.com/
[2] A ce propos, on peut butiner sur les sites US : Find a doctor, Rate My Doctor, My Doc Hub

À propos de Jean-Pol Durand et Rémy Fromentin

Depuis 2007, chaque mardi, Jean-Pol Durand, ancien rédacteur en chef du Quotidien du Médecin, Impact-Médecin Quotidien, Filières & Réseaux, et Rémy Fromentin, ancien haut responsable de l’assurance maladie, ont partagé leur vision sur l’actualité de la santé en France autour d’une lettre commune.
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