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Gilets jaunes : le plus dur est à venir

Éditorial de la 463ème

Emmanuel Macron dont la personne cristallise les rancoeurs des "gilets jaunes" aura beau reculer, jusqu'à se saborder, aucune sortie de crise ne se profilera à l'horizon sans une fin tragique. Tocqueville l'avait prédit, lui qui, contemporain de la Monarchie de Juillet et de l'avènement de Louis-Napoléon Bonaparte, voyait dans la démocratie les germes d'individualismes qui l'achèveraient et qui porteraient l'émergence d'un pouvoir autoritaire. Aujourd'hui, aucune des résolutions décidées par l'exécutif ne viendra entamer la ténacité des contestations, trop individuelles, des gilets jaunes. Car l'élan contestataire ne repose pas sur une volonté de changement ou de réforme clairement affichée, mais bien plutôt sur une colère, une désespérance, trop longtemps enfouies et qui éclate au grand jour. 

Lire : PLFSS 2019 : adoption dans la tourmente

Comment ce mouvement de ras-le-bol, sans parti politique affiché, sans leader, sans syndicat, déclenché au travers des réseaux sociaux, peut-il rentrer dans l'orthodoxie ambiante ?

La brève allocution d'Emmanuel Macron lundi soir depuis l'Élysée suffirai-telle à enrayer le péril jaune ? L'augmentation du SMIC de 100€ par mois (brut ? net ?) - alors que la Ministre du Travail Muriel Pénicaud avait affirmé le contraire sur LCI la veille, la suppression de la CSG pour les retraites inférieures à 2000€ -alors que Bruno Le Maire avait le matin même affirmé sur RTL que la CSG ne serait pas supprimée, sont-elles des effets de manche ?

L'ardoise risque d'être bien salée... pour les contribuables !

En matière de santé, les revendications des gilets jaunes sont encore très floues : dans les messages circulant sur les réseaux sociaux, "l'influence des laboratoires pharmaceutiques" est un thème récurrent. On peut lire aussi : "Apportons du bien être à nos personnes âgées. Interdiction de faire de l’argent sur les personnes âgées. L’or gris, c’est fini". Comment pourrait-il en être autrement ? Il ne faut chercher à trouver un livre blanc sur la santé porté par les gilets jaunes. Le mouvement, par sa spontanéité et par sa violence, témoigne simplement du mal-être de cette France périphérique.

Lire : Santé à deux vitesses : la France coupée en deux ?

Les élites se rendent compte soudainement qu'il y a une vie hors des métropoles. Il faut relire Christophe Guilluy, dans son ouvrage intitulé la France périphérique. Pour l'auteur, que nous avions déjà évoqué,  le réseau des métropoles les plus dynamiques où se concentrent les nouvelles créations de richesse s'oppose au "reste", c'est-à-dire 60% de la population française reléguée dans ses 34 000 communes. Chassées des métropoles, pour accéder à la propriété ou pour fuir les populations immigrées des quartiers populaires des métropoles, les classes populaires sont celles-là mêmes qui disent non à l'Europe et alimentent le vote frontiste (de gauche ou de droite). Dans les métropoles, "partout le clivage social recoupe un clivage ethnique". Ainsi, la France de la périphérie serait une France de la contestation et de la remise en question du modèle social d’État-providence. "Un lent processus d’affranchissement des couches populaires est en route […] Ces “affranchis” sont en train de remettre en cause l’essentiel de la doxa des classes dirigeantes, qui n’ont toujours pas pris la mesure du gouffre idéologique et culturel qui les sépare désormais des classes les plus modestes".

Étrangement, la désertification médicale est absente des revendications. Même si certaines blouses blanches ont revêtu un gilet jaune, comme nous l'évoquions la semaine dernière, il est certain que la profession médicale ne sortira pas indemne du conflit : soit, tout simplement, directement lynchée par la population, soit, rabotée et étatisée, en s'inspirant des défauts du système anglais, par l'État lui-même pour se survivre.

Lire : Désertification, métropolisation et lutte des classes : les médecins dans le viseur

Car la publication de l'atlas annuel sur la démographie médicale par le Conseil de l'Ordre des médecins (CNOM)-nous y reviendrons cette semaine- insiste, comme chaque année, mais toujours un peu plus, sur les inégalités territoriales criantes de la répartition des professionnels de santé. Il ne faut pas aller très loin dans la lecture du rapport (pp.18-19) : les effectifs augmentent (+2% par rapport à l'année dernière et +13,5% par rapport à 2010) mais toujours au bénéfice des "départements les plus peuplés et les plus urbanisés". Le problème de la désertification est un problème de métropolisation des effectifs. En Ile-de-France, un médecin généraliste s'installe dans une commune où il y a déjà un confrère en exercice et où il y a déjà eu une installation dans les trois dernières années.

Personne ne veut s'attaquer au réel problème de la désertification médicale en France (qui participe bien entendu du désengagement de l'État français dans ces territoires périphériques), même si tout le monde connaît les solutions. Or, aujourd'hui, comme personne n'a osé porter de vraies solutions, si ce n'est augmenter démagogiquement le numerus clausus, les médias s'en sont chargés jetant l'opprobre sur des médecins. La crise des gilets jaunes, d'une manière ou d'une autre, soldera la fin de la liberté d'installation pour les professionnels de santé. L'État dispose d'un prétexte tout trouvé pour faire voler en éclat le verrou du principe de 1927.

Lire : Conventionnement des professions libérales : vers la fin d’un système ?

Pour l'instant tout va bien...

Crédits photos : Conan.

 

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
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