Faut-il lyncher le professeur Raoult ?

Éditorial de la 494ème

Avec ses cheveux longs et ses propos anticonformistes, le Pr. Didier Raoult a tout de la figure christique. Aujourd’hui, ce sont les grands-prêtres parisiens qui condamnent ce prophète ; hier, c’était Emmanuel Macron, en Ponce Pilate, qui était venu se laver les mains alors que le sanhédrin de la santé venait juste d’interdire à la médecine de ville la prescription d’hydroxychrloroquine pour la réserver à un usage strictement hospitalier. Demain, ce sera la foule électrisée qui criera : « qu’on le crucifie ! qu’on le crucifie ! » Ce mercredi, c’est un décret qui interdit toute vente d’hydroxychloroquine. Alors Raoult est-il un prophète incompris de ses pairs ? un gourou ? ou tout simplement un menteur ? 

Avant février, à part au Scrabble, personne ne connaissait l’hydroxychloroquine. Les historiens peut-être. Puisque dès le règne du pape Urbain VIII, on découvre grâce à un jésuite Agostino Salumbrino, les vertus contre la fièvre de l’écorce rouge du quinquina. Il faudra attendre 1820 pour que deux  chimistes français, Joseph Pelletier et Joseph Caventou, en extraient le principe actif  : la quinine. Et la quinine et ses dérivés ont toujours au fil des années suscité les plus grands espoirs.

Dans une étude Epi-Phare de pharmaco-épidémiologie conjointe ANSM/CNAM qui reprend sur les 5 semaines de confinement la dispensation de médicaments remboursés sur ordonnance en pharmacie d’officine, on apprend que « la délivrance de chloroquine était marquée par un pic autour du 25 au 28 février en passant de moins de 50 personnes par jour à plus de 450. (…) Nous estimons à environ 41 000 le nombre de personnes supplémentaires ayant acquis sur ordonnance un traitement d‘hydroxychloroquine (ou plus rarement de chloroquine) » (voir page 50) pendant le confinement.

Quel est le profil de ces personnes ?  relativement jeunes, 62% de moins de 60 ans avec 57% de femmes et globalement plus favorisées socialement avec plus de 30% des personnes résidant dans les 20% des communes les plus favorisées. Il existait de fortes disparités géographiques ; c’est à La Réunion que la chloroquine était la plus prescrite (en instauration 46,0 pour 100 000) par habitant (vs 9,4 en Provence-Alpes-Côte d’Azur et 7,3 pour l’Île- de-France).

Comment expliquer ce pic du 27 février dans les données de remboursement de l’hydroxychloroquine ? Une vidéo publiée le 25 février (740 000 vues aujourd’hui, ce n’est pas vraiment un buzz) par l’Institut Hospitalo-Universitaire Méditerranée Infection où le professeur Raoult annonce un « scoop de dernière minute » : une étude chinoise qui révèle l’efficacité de la « chloroquine » sur le coronavirus. « C’est une excellente nouvelle. C’est probablement l’infection respiratoire la plus facile à traiter » suscitant l’hilarité de l’auditoire. Et de conclure « faites attention, il n’y aura bientôt plus de chloroquine dans les pharmacies« .

 Faire approuver une nouvelle molécule ou un vaccin prend trop de temp en pleine pandémie. Le pari, c’est de trouver et réutiliser des molécules dont on connaît déjà la toxicité.  En cas d’urgence sanitaire, la chloroquine, malgré les effets indésirables connus (maux de tête, nausées, troubles cardiovasculaires), coche toutes les cases  : facile à produire, bon marché et utilisée depuis soixante-dix ans.

Hasard malencontreux des calendriers, l’hydroxychloroquine avait été classée par un arrêté du  13 janvier par Agnès Buzyn « sur la liste II des substances vénéneuses ». Cette décision repose sur une recommandation de l’Anses qui justifiait son choix déjà en novembre 2019 : « la chloroquine substance de la même famille présente un potentiel génotoxique qui pourrait être similaire pour la substance hydroxychloroquine. Des études ont été demandées aux titulaires des AMM des médicaments concernés afin d’évaluer le risque sur la santé humaine. Il est proposé de classer la substance sur la liste II des substances vénéneuses afin d’assurer une prise en charge adaptée des patients. »

Outre-Atlantique, à partir du 19 mars, le Président américain D. Trump commence à promouvoir l’hydroxychloroquine notamment son association avec l’azithromycine, prônée en France par Didier Raoult. « Je pense que cela pourrait changer la donne » lance-t-il sur Twitter. Au travers de la chaîne Fox News, le président en fait une large promotion : plus de 500 mentions des termes chloroquine et hydroxychloroquine sur Fox News et Fox Business fin mars, dix jours seulement après que Donald Trump a évoqué le sujet publiquement pour la première fois selon une enquête menée par le WashingtonPost.

À tel point que le 24  mars, un couple de Phoenix en Arizona, écoutant les conseils du président, a ingurgité le produit d’entretien de son aquarium car il contenait du phosphate de chloroquine, un dérivé de la molécule mais qui n’a absolument rien à voir avec les recommandations du professeur Raoult. L’homme est mort, la femme hospitalisée…

Un mois après la vidéo du Pr.Raoult, un décret en date du 25 mars autorise les médecins à prescrire de l’hydroxychloroquine et l’association lopinavir/ ritonavir « aux patients atteints par le covid-19, dans les établissements de santé qui les prennent en charge, ainsi que, pour la poursuite de leur traitement si leur état le permet et sur autorisation du prescripteur initial, à domicile. » Le professeur salue l’avancée sur Twitter (le compte du professeur vient juste d’être créé pour l’occasion).

Mais le décret n’ouvre pas à tous la prescription de l’hydroxychloroquine; il se conforme à un avis du Haut Conseil en Santé Publique (HCSP) du 5 mars qui réserve cet usage « aux malades graves hospitalisés ». Il est même corrigé quelques jours plus tard pour préciser les choses : l’hydroxychloroquine n’est autorisée qu' »après décision collégiale, dans le respect des recommandations du Haut-Conseil de la Santé Publique et, en particulier de l’indication pour les patients atteints de pneumonie oxygéno-requérante ou d’une défaillance d’organe« .

Sauf que les équipes de Raoult ont toujours indiqué que le traitement qu’il préconise est utile lors des phases précoces de la maladie (lorsqu’il s’agit de réduire la charge virale) mais pas dans les phases critiques au cours de laquelle la virémie ne joue plus aucun rôle.

Début avril, l’ancien ministre français, Philippe Douste-Blazy, réapparaît sur les écrans et lance une pétition de soutien au Pr. Raoult en appelant les autorités à mettre à disposition « dans toutes les pharmacies hospitalières de l’hydroxychloroquine ou, à défaut, de la chloroquine« . L’imbroglio médiatique bat son plein. Plusieurs pays utilisent la chloroquine. Des personnalités médiatiques défendent son utilisation. La France n’a jamais autant compté d’experts en la matière. Chacun y allant de sa critique pour déceler le biais de telle ou telle étude et défendre l’une ou l’autre des positions.

Et puis les choses se sont accélérées. Mi-mai, ce sont deux études que nous avions évoquées dans notre revue de presse qui commencent à ébranler les convictions des pro-hydroxychloroquine. Mais c’est l’étude du The Lancet publiée le 22 mai dernier et reprise en choeur sans sourciller par tous les médias qui met le feu aux poudres. Des chercheurs américains et suisses ont analysé des données de 671 hôpitaux dans le monde, colligées entre le 20 décembre 2019 et le 14 avril 2020 pour arriver à la conclusion après seulement un mois d’étude (une prouesse réalisée grâce aux Big Data) qu’il n’apparait aucun avantage à la prescription d’hydroxychloroquine, associée ou non avec l’azithromycine. Au contraire même, elle augmenterait la mortalité de certains patients. Clap de fin pour l’hydroxychloroquine ?

Certains voyant le vent tourner, comme Ségolène Royal, font le ménage dans leurs messages de soutien un peu trop compromettant sur leur compte Twitter. Donald Trump quant à lui arrête de prendre ces pilules magiques.

Lundi, le directeur général de l’OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a souhaité interrompre, au moins temporairement, l’évaluation de cette molécule dans le cadre de l’essai international Solidarity.

Dans la foulée, le Haut Conseil de la santé publique (HCSP) et l’Agence du médicament (ANSM) se sont prononcés contre son utilisation pour traiter le Covid-19 et ont décidé hier de suspendre « par précaution » les essais cliniques sur l’hydroxychloroquine en France.

Et ce mercredi 27 mai, un nouveau décret revient sur la possibilité de prescrire de l’hydroxychloroquine évoquée plus haut. Le Ministère de la Santé explique son choix au travers d’un communiqué : « que ce soit en ville ou à l’hôpital, cette molécule ne doit pas être prescrite pour les patients atteints de Covid-19« .

Entre temps, Philippe Douste-Blazy a tenté de monter aux créneaux pour montrer, comme beaucoup, les biais patents de cette étude, et pour dénoncer, avec un certain courage, sur BFM les intérêts pharmaceutiques à la manoeuvre. L’ouragan médiatique n’aura hélas retenu que ses imprécisions pour le décrédibiliser.

Après les différents scandales sanitaires qui ont émaillé ces dernières décennies, les autorités souffrent aujourd’hui d’un large discrédit. On le voit pour la vaccination. Mais également pour les différentes campagnes de santé publique parfois avortées avant de voir le jour… Et la gestion à l’aveuglette de la pandémie de Covid-19 ne rajoute pas de bons points.

S’il n’y a plus d’autorité, car elle est discréditée et contestée, face à l’absence d’autres relais décisionnels, le grand public se tourne vers les réseaux sociaux qui exacerbent l’horizontalité de l’expertise. Qui polarisent et cristallisent les positions entre une doxa opposée au reste. Ce qui n’est pas correct est forcément complotiste. Le débat est simple. Ce terreau est tout à fait propice à l’émergence de  figures identitaires telles que celle du Pr. Raoult. On a finalement plus confiance à un gars avec des cheveux longs qu’on aurait pu croiser davantage au PMU du coin que dans les couloirs de Ségur. Il cristallise autour de lui toute cette rancoeur qu’on a pu observer chez les Gilets Jaunes. Il entraîne de fait dans son sillage, certainement malgré lui, tout la mouvance du rejet de l’ordre établi, de Mélanchon à Marine Le Pen. Et ce, en sa défaveur.

On peut s’interroger sur la promptitude des autorités internationales et françaises à condamner l’association défendue par le Pr. Raoult. On peut s’interroger sur la pression des lobbies. Et si c’était vrai ? Et si l’hydroxychloroquine ne fonctionnait tout simplement pas ? Difficile de se prononcer.

Le protocole de l’IHU prévoit de dépister massivement plutôt que, comme dans le reste des hôpitaux français, d’hospitaliser uniquement en cas de détresse respiratoire en laissant les gens malades chez eux (alors que le premier facteur de contamination est intra-familial…).

En attendant, les statistiques concernant les Bouches-du-Rhône restent plutôt atypiques. On meurt moins à Marseille… Qui croire si ce n’est le bon sens ?

On n’a pas encore enterré la hache de guerre entre Paris et Marseille.

Crédits photos : pierre boidin.

 

 

 

 

À propos Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.
Contenu non disponible.
Merci d’accepter les cookies en cliquant sur « Accepter » sur la bannière.

En continuant à utiliser le site, vous acceptez l’utilisation des cookies. Plus d’informations

Les paramètres des cookies sur ce site sont définis sur « accepter les cookies » pour vous offrir la meilleure expérience de navigation possible. Si vous continuez à utiliser ce site sans changer vos paramètres de cookies ou si vous cliquez sur "Accepter" ci-dessous, vous consentez à cela.

Fermer