[Euthanasie] : la mise en examen d’un médecin généraliste relance le débat

Éditorial de la 483ème

C‘est une sale affaire qui émaille l’actualité de ce début d’année. Le procureur de la République du Havre, après plusieurs mois d’investigations menées dans le cadre d’une enquête préliminaire, a placé le 12 novembre dernier un couple de médecins d’une soixantaine d’années, les Drs Jean et Isabelle Méheut-Ferron, en garde à vue.

Il leur est reproché d’avoir administré un hypnotique sédatif, le midazolam, à plusieurs patients en fin de vie. Des traces du produit ont été retrouvées sur 5 des 7 cadavres déterrés pour les besoins de l’enquête.

Or, l’utilisation de ce produit très puissant est strictement encadrée. C’est l’épouse, médecin anesthésiste-réanimateur, qui dérobait les ampoules dans la clinique où elle exerçait et les fournissait à son mari, médecin généraliste à Angerville-la-Martel, près de Fécamp en Normandie.

La justice doit établir le lien de causalité entre l’administration du midazolam et le décès. « Le Dr Méheu-Ferron n’avait pas le droit d’utiliser le midazolam dans le cadre où il l’a fait, ce n’est pas conforme aux textes et à la pratique médicale habituelle. Et sa femme n’avait pas le droit de lui donner ce produit. » confie une source judiciaire à Paris Normandie. En attendant, le couple n’a pas le droit d’exercer et risque une peine de prison.

Depuis, des pétitions de soutien circulent pour défendre l’intégrité des médecins incriminés. En décembre, le président de la Fédération des médecins de France (FMF), Jean-Paul Hamon, s’exprimait sur BFM TV : « On n’a pas tous utilisé du midazolam, parce que c’est très difficile de se le procurer en ville, mais on a tous été confrontés à des fins de vie et malheureusement, étant donné les possibilités thérapeutiques qu’on nous donne en ville, on n’a pas toujours respecté la loi, sans forcément utiliser du midazolam« .

Sur le modèle du manifeste des 343 salopes prônant l’avortement en 1971 avant la loi Veil, Jean-Paul Hamon a lancé un manifeste des 343 médecins. S’abriter derrière une panthéonisée est un argument infaillible : s’y opposer serait un crime nauséabond. Sans réfuter la bonne volonté supposée du Dr. Méheut-Ferron, on comprend mal ce parallèle hasardeux avec l’avortement. Le fait divers semble monté en épingle pour défendre l’euthanasie. Le Conseil de l’Ordre, garant de l’éthique et la déontologie de la profession, est bien silencieux sur le sujet…

Pourtant, à plusieurs reprises, la société Française de Soins Palliatifs a émis des recommandations très claires concernant la sédation en situation palliative terminale au domicile, afin qu’elle soit éthiquement acceptable et conforme à la loi, particulièrement la loi Léonetti sur la fin de vie. Il est ainsi rappelé qu’il ne s’agit pas « d’endormir systématiquement les malades au moment de la mort, ni de proposer la sédation comme une réponse à une demande d’euthanasie » mais qu' »il s’agit d’éviter au malade de percevoir le caractère insupportable de son vécu en le faisant dormir suffisamment profondément« .

La décision unilatérale du médecin généraliste n’est donc pas conforme aux principes énoncés dans la loi Léonetti qui prévoit une « procédure collégiale multidisciplinaire« . Ou autant que possible rechercher l’existence de directives anticipées ou l’avis de la personne de confiance ou des proches. Ces derniers étaient-ils au courant ? Pourquoi recourir à des doses volées à l’hôpital alors que le midazolam peut être prescrit au domicile du patient via un service d’HAD ou par rétrocession hospitalière ? Sachant qu’une surdose de midazolam peut entraîner la mort du patient, pourquoi et quand prendre cette décision seul ?

Le midazolam est d’ailleurs fréquemment utilisé par les services de HAD. Il est vrai qu’il est difficile, mais pas impossible, de se procurer du midazolam en ambulatoire. Jusqu’en juillet 2015, il était possible de trouver du midazolam en pharmacie de ville (sous le nom de Versed). Mais il a été retiré du marché. Il est possible de se procurer de l’hypnovel, un médicament hospitalier utilisé dans les protocoles de sédation en fin de vie terminale, depuis une décision ministérielle du 20 décembre 2004 qui autorise la rétrocession hospitalière de certains médicaments, dont l’hypnovel, « dans le cadre de la prise en charge de la douleur chronique rebelle et des soins palliatifs« .

La prise en charge à domicile implique une organisation des soins pluridisciplinaire très particulière et une communication entre professionnels importante (kinésithérapeutes, infirmières, gérontologues, MG, hôpital, etc.). Il existe en outre en Normandie plusieurs réseaux de soins palliatifs à domicile. Dans un exercice solitaire, le médecin généraliste confronté à la fin de vie de ses patients se retrouve également confronté à ses propres limites : limites en matière de charge de travail, limites en matière de compétences, limites émotionnelles. Il est trop tentant d’adapter la loi Léonetti selon sa conscience.

La justice tranchera. Espérons qu’elle ne jugera pas un homme mais se prononcera pour une médecine humaine et pluridisciplinaire. La fin de vie est un sujet qui n’a pas fini de mourir.

Crédits photos : Pedro Ribeiro Simões.

À propos Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.