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Et si les Françaises ne faisaient plus confiance à leurs pilules ?

En décembre 2012, la plainte contre les laboratoires Bayer d'une jeune femme, victime d'un AVC après la prise de la pilule Méliane, a mis le feu aux poudres. L'Agence Nationale de Sécurité du médicament (ANSM) avait dévoilé quelques mois plus tard que les pilules de dernières générations causaient en France 20  décès et plus de 2 500 accidents thromboemboliques veineux par an. Un chiffre que l'Association des victimes d'embolie pulmonaire trouvait sous-évalué et pour qui "la réalité est sans doute plus proche de 200 décès par an". Face à ces risques, le Ministère de la Santé a décidé une mesure controversée : le déremboursement de toutes les pilules de 3e et 4e générations.

Ce scandale sanitaire a contribué à faire baisser les ventes des moyens contraceptifs. Mais, si depuis 2000 le recours à la pilule a déjà diminué de presque 5 % (notamment au profit de nouvelles méthodes hormonales comme l'implant, l'anneau vaginal ou le patch), la France reste paradoxalement le pays le plus consommateur de pilules contraceptives et celui où le recours à l'avortement est le plus élevé. Face à ces scandales sanitaires qui se sont enchaînés ces dix dernières années, faut-il repenser un modèle contraceptif français trop rigide ? Par là-même, cela révèle-t-il une rupture de confiance des Français pour leurs médicaments ?

Les Français, plus gros consommateurs de pilules contraceptives au monde

Le comportement des Français est unique dans le monde : la France est l'un des premiers pays au monde à consommer le plus de pilules contraceptives. Les méthodes médicales de contraception (pilule et stérilet) représentent plus de 80% de la couverture contraceptive. La pilule est le moyen le plus utilisé (60% des femmes utilisant une contraception), suivie du stérilet (23%), puis du préservatif (10%). Le rapport de l'IGAS d'octobre 2009 parle même de "modèle français" et de "norme contraceptive de fait". Le schéma classique du cycle sexuel des Français se décompose en 3 temps :

  • le préservatif en début de vie sexuelle,
  • la pilule sans préservatif lorsqu’une relation stable s'instaure,
  • et le stérilet pour les femmes déjà mères.

 

Pour autant, le nombre de recours à une intervention volontaire de grossesse (IVG) n' a pas diminué depuis la légalisation de la pilule contraceptive en 1966. Il reste même un des plus élevés d'Europe.

L'utilisation de moyens contraceptifs mérite d'être observée notamment en lien avec le suivi du recours à l'interruption volontaire de grossesse. Depuis 1975, l'utilisation croissante des méthodes de contraception médicale de même que la diffusion de la contraception d'urgence n'ont pas permis d'infléchir le recours à l'IVG et les échecs de contraception demeurent fréquents.

Depuis la loi de 1975 , le nombre d'IVG n'a que peu varié : près de 210 000 femmes sont concernées chaque année et près de quatre femmes sur 10 ont recours à une IVG au cours de leur vie.

Le taux d'IVG en 2012 est estimé à 14,5 pour 1000 femmes de 15 à 49 ans. Les écarts régionaux perdurent, avec des taux toujours plus élevés qu'ailleurs dans les départements d'outre-mer, en Île-de-France et dans le sud-est de la France. La France, se situe dans la moyenne européenne des 27 pays de l'UE, très au-dessus toutefois de pays comme l'Allemagne ou les Pays-Bas plus proches de six IVG pour 1000 femmes. En se limitant au pays d'Europe occidentale où la prévalence de contraception médicalisée est élevée, c'est en France, en Suède et au Royaume-Uni que les taux de recours à l'IVG sont les plus élevés."

 L’état de santé de la population en France, DREES, Rapport 2015.

Le paradoxe contraceptif français : le plus de pilules, le plus d'IVG

Malgré une diffusion massive des moyens de contraception médicaux, le recours à l'avortement reste stable. Selon l'étude COCON publiée en 2004, 65% des grossesses non-désirées se produisent pour des femmes ayant recours à la contraception médicale (dont 21% la pilule). Dans 60% des cas, ces femmes auront recours à une IVG.

Le nombre de grossesses non-désirées des femmes prenant la pilule est quasiment identique à celui des femmes suivant une méthode naturelle.

 

Le rapport de l'IGAS en conclut même que "la pilule, qui est classée parmi les méthodes les plus efficaces en utilisation optimale, ne l'est plus en pratique courante. Cet écart particulièrement important entre la théorie et la pratique ne semble guère pris en compte puisque la pilule demeure le moyen de contraception le plus prescrit en France."

La tendance actuelle : un recours à l'avortement de plus en plus jeune

Selon le rapport Nisand sur l'IVG en France, publié en 2012 chez Odile Jacob, si le nombre d'avortements reste incompressible depuis 1976 en concernant environ 210 000 femmes en France, ce sont de plus en plus de jeunes qui y ont recours. Comme il le mentionnait déjà dans son rapport de 1999, "Malgré une augmentation de l'accessibilité à certaines contraceptions encore peu utilisées (pilule du lendemain, contraception locale), il restera toujours un nombre incompressible de grossesses non désirées. Chaque femme connaît en moyenne dans sa vie une grossesse accidentelle et une fois sur deux, elle décide c d'interrompre." Néanmoins, depuis 2002, 7% des femmes qui avortent sont mineures. Et le rapport Nisand de 2012 alerte sur la place essentielle à donner à la prévention; il proposait de :

  • rendre tous les moyens de contraception gratuits en privilégiant l'anonymat
  • susciter une réflexion plus large autour de la sexualité des adolescents.

En effet, une étude du CSA de 2004, citée par le rapport Nisand, révèle que "80 % des garçons entre 14 et 18 ans et 45 % des filles du même âge déclarent avoir vu au moins une fois un film pornographique". C'est pour les garçons de 14 ans que la proportion est la plus importante (67% des garçons de 14 ans ont visionné au moins un film X dans l'année, 18% au moins dix films). Selon une autre étude de la Mutualité socialiste, réalisée en Belgique en 2008, "8% des jeunes déclarent avoir vu leurs premières images pornographiques avant l’âge de 11 ans et 17% avant 13 ans". Ce phénomène est loin d'être marginal et induit chez les jeunes une représentation de la sexualité fortement sexiste et machiste, violente et peu responsable.

La contraception est un enjeu de santé publique majeur qui dépasse le cadre strictement médical

Entre la théorie et la pratique, la fiabilité d'une contraception repose sur la volonté et l'engagement de la personne. Effectivement, comme évoqué précédemment, 65% des grossesses non-désirées se produisent pour des femmes ayant recours à une contraception médicale. D'autre part, les avortements, malgré une couverture contraceptive optimale, restent parmi les plus importants d'Europe. Pire, ils augmentent considérablement auprès des jeunes populations.

L'enjeu dépasse le problème strictement médical puisqu'il incite, comme le rappelle le rapport Nisand, à repenser le modèle de prévention et l'éducation à la sexualité des adolescents.

Parallèlement, une étude menée par Isabelle Grémy et Nathalie Beltzer de l'ORS Ile-de-France entre 1992 et 2001 a révélé un relâchement des pratiques préventives depuis 1998 : si le préservatif reste majoritairement utilisé dans les premiers rapports sexuels, son utilisation décroît rapidement par la suite, rappelant l'enjeu essentiel que constitue la poursuite de la prévention.

Mais, les mesures de Marisol Touraine au début de son mandat dans ce domaine ont suscité des réactions polémiques du Planning Familial ou du Pr. Nisand. Ces mesures permettent aux mineures de bénéficier de la pilule gratuitement dans les pharmacies (elles pouvaient en bénéficier gratuitement uniquement dans les centres de planning familial jusque-là) mais sans anonymat (prescription médicale et carte vitale des parents). Et le Pr. Nisand s'insurge de vouloir rembourser à 100% l'IVG en déremboursant de l'autre côté les pilules de 3ème et 4ème générations et en ne rendant pas gratuits les autres moyens de contraception (comme le préservatif dont le prix a même augmenté depuis le fameux préservatif à 1Franc).

Au-delà de ces incohérences, la crise sanitaire provoquée par les pilules de 3ème et 4ème générations pèse sur le volume des ventes de l'ensemble des contraceptifs ( pilules, patchs, implants, anneaux contraceptifs et stérilets), selon les chiffres publiés après ces scandales par l'ANSM, qui a chuté de 1,9% entre décembre 2012 et mars 2013. La vente des pilules de 3ème et de 4ème génération a baissé de 26%, la diminution la plus importante étant observée chez les adolescentes (15-19 ans).

Peut-on parler de crise de confiance du médicament ?

Le scandale médiatique des pilules révèle-t-il un phénomène circonstanciel ou une tendance plus profonde ? Le médicament souffre d'une mauvaise réputation en raison des scandales ou des études scientifiques qui noircissent l'industrie pharmaceutique. S'agit d'un simple effet de panique ou d'une réelle crise de confiance ?

La fin de l'exception française ?

Pour la première fois en 2012, la consommation de médicament en France a baissé : les ventes de médicaments en vente libre ont diminué de 0,4% et celles des médicaments sur ordonnance de 1,5%. Une étude du LIR/ESSEC, publiée en juillet 2012, analysant la consommation de médicaments entre 2000 et 2011, révèle que la France n'est plus le pays le plus consommateur d'Europe : en 2011, la consommation des Français se situe dans la moyenne européenne (sauf encore pour les anxiolytiques et les antibiotiques, même si la consommation de ces derniers a baissé de 15%).

"En 2000, la France était la deuxième consommatrice des pays européens [d'antidépresseurs] ; elle occupe maintenant la quatrième place. La consommation s’est stabilisée depuis 2004 alors qu’elle a progressé dans les autres pays et notamment au Royaume-Uni, en Espagne et en Belgique. Les résultats observés pour cette classe viennent contredire l’idée généralement acceptée d’une consommation excessive par rapport à nos voisins européens. Un constat qui avait d’ailleurs été souligné par l’Assurance maladie en 2008."

Lire : Consommation pharmaceutique, l'incroyable résistance des idées reçues

La consommation de pilules contraceptives est également, depuis 2000, en léger recul (-5%) et particulièrement auprès des femmes âgées entre 20 et 24 ans (où le recul est de -10,4% et n'est pas compensé par de nouvelles méthodes hormonales). Si le contexte économique joue un rôle certain dans ce recul, les auteurs de l'étude avancent un autre argument : la progression d'un discours écologique méfiant vis-à-vis du médicament.

"On peut explorer plusieurs hypothèses pour expliquer ce recul, comme le fait que ces femmes pourraient être plus sensibles aux discours écologiques et à la méfiance envers les produits médicamenteux" explique Nathalie Bajos, directrice de recherche à l'Inserm

L'émergence d'une préoccupation écologique et alternative, non sans risque

Les scandales sanitaires soldent une rupture de confiance dans l'industrie pharmaceutique, les autorités sanitaires voire le médicament lui-même et interrogent la chaîne de soin et le rapport à la médecine. L'application parfois outrancière du "principe de précaution" renforce cette méfiance et contribue à l'essor de médecines dites alternatives comme l'ostéopathie ou l'homéopathie.

Si les représentations culturelles évoluent, les paradigmes de la santé et du bien-être semblent également suivre la tendance.

Mais, la panique des femmes en France après les recommandations de l'ANSM et le déremboursement des pilules de dernières générations révèle en réalité la rigidité du modèle français en matière de contraception. Et lorsque cette exception française du "tout-pilule" s'effondre, les conséquences peuvent être désastreuses tant l'information sur les autres moyens contraceptifs (la stérilisation ou les méthodes naturelles, par exemple) auprès des professionnels de santé que des patients est lacunaire. Le vide informationnel est tel que beaucoup de femmes décident de tout arrêter en préférant aucune contraception.

Il est indéniable qu'il faut réinterroger ce paradoxe typiquement français du "tout-pilule" en renforçant la prévention et l'information, particulièrement auprès des plus jeunes. L'information et l'éducation des enfants et des adolescents à une sexualité responsable est une nécessité qui doit dépasser les tabous. L'enjeu de la sexualité et de la contraception en France est encore trop dépendant de crispations idéologiques.

Parallèlement, la réponse du Gouvernement en la matière semble inadaptée et incohérente : il ne s'agit pas d'ouvrir démesurément l'avortement à tous en le rendant anodin et banal. Depuis sa légalisation en 1976, toutes les politiques contraceptives ont échoué à diminuer le chiffre incompressible des 210 000 femmes qui y recourent chaque année. Au contraire, il faut rendre l'ensemble des contraceptifs disponibles gratuit et anonyme .

D'un point de vue général, le patient a évolué et ses exigences également : la libéralisation et la merchandisation de la santé place le patient en acteur de sa santé, en consommateur disposant d'un choix. La représentation de la médecine et la relation médecin/patient sont ainsi complètement bouleversées. Le monde du médicament et la chaîne de soin, décrédibilisés par l'actualité, ont implosé. L'exception française, poussée à son paradoxe, vit certainement ses derniers jours et, fascinés par un modèle unique qui s'effondre aujourd'hui, les Français cèdent à la panique. Demain, il ne s'agira plus de vendre des médicaments ou des soins, mais de gagner le challenge de l'information et de la transparence auprès des patients.

Crédits photo (CC) : Pranjal Mahna, Nicola since 1972

À propos de Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
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