Discours de Macron : et hop, on oublie la Covid !

Éditorial de la 496ème

Emmanuel Macron, comme promis, s’est exprimé depuis l’Élysée devant les Français à 20 heures dimanche 14 juin. C’est la quatrième fois en trois mois que le Président cause dans le poste. Un discours optimiste. Voire complètement déconnecté des réalités épidémiologiques et économiques.

« Je suis heureux, avec vous, de cette première victoire contre le virus. (…) nous avons fait le choix humaniste de placer la santé au-dessus de l’économie. (…) Nous n’avons pas à rougir mes chers compatriotes de notre bilan. Des dizaines de milliers de vies ont été sauvées par nos choix, par nos actions. (…) Nous pouvons être fiers de ce qui a été fait et de notre pays » a-t-il lancé. « Je veux que nous tirions toutes les leçons de ce que nous avons vécu et avec vous comprendre ce que nous avons mieux réussi ou moins bien réussi que nos voisins. Nos forces, nous les conforterons, nos faiblesses, nous les corrigerons vite et fort. (…) Une relance par la santé comme nous avons commencé à le faire avec la négociation du Ségur qui, non seulement revalorisera les personnels soignants mais permettra de transformer l’hôpital comme la médecine de ville par des investissements nouveaux et une organisation plus efficace et préventive. »

Lire : Ségur de la Santé : promesses de maquignon ?

Plein d’optimiste, il ajoute, emporté dans son lyrisme : « Face à l’épidémie, les citoyens, les entreprises, les syndicats, les associations, les collectivités locales, les agents de l’Etat dans les territoires ont su faire preuve d’ingéniosité, d’efficacité, de solidarité. Faisons-leur davantage confiance. Libérons la créativité et l’énergie du terrain. C’est pourquoi je veux ouvrir pour notre pays une page nouvelle donnant des libertés et des responsabilités inédites à ceux qui agissent au plus près de nos vies, libertés et responsabilités pour nos hôpitaux, nos universités, nos entrepreneurs, nos maires et beaucoup d’autres acteurs essentiels. »

 

Abracadabra

Malgré une cote de popularité en berne, le Président s’estime « satisfait » de sa gestion de la crise de la Covid-19 et ouvre la troisième phase de déconfinement. Exit la pandémie, il faut préparer 2022. Il faut rassurer les électeurs malgré la hausse des cas enregistrée et le spectre d’une deuxième vague comme le redoute le Conseil Scientifique

Lire : 3 leçons d’une crise inédite : existe-t-il un modèle de santé efficace ? (1/3)

« L’État a tenu » a-t-il lancé. Alors même que les critiques n’ont cessé de fuser auprès des soignants tout au long de la pandémie, que certains, comme Arnaud Montebourg sur France Inter, accusent l’État d’avoir été « lamentable ». Ou que d’autres pointent du doigt l’ »union de l’incompétence et de l’arrogance« .

Les milliards imaginaires de Macron

« Au total, nous avons mobilisé près de 500 Md€ pour notre économie, pour les travailleurs, pour les entrepreneurs, mais aussi pour les plus précaires. (…). Dans combien de pays tout cela a-t-il était fait ? » se justifie-t-il. Jetons un coup d’oeil au troisième projet de loi de finances rectificative (PLFR), qui sera examiné ce mardi. Il révise ainsi à la hausse le montant des dépenses exceptionnelles, qui passe de 42 à 57 Md€.

Dans son effet d’annonce, Emmanuel Macron s’attribue donc le pain de Laconie : pour arriver à 500Md€,  Macron Garcimore inclut dans son décompte d’apothicaire les garanties des prêts (PGE) accordées aux entreprises par les banques (327 Md€) ainsi que les budgets initialement prévus (le plan d’ensemble prévoit 133,5 Md€). Bref, si 500 Md€ ont bien été mobilisés, l’effort de l’État représente en réalité plutôt 50 Md€…

Mais le volontarisme budgétaire n’est pas un remède miracle. Car l’augmentation de 6,4 % des dépenses publiques par rapport à 2019, malgré une baisse drastique du PIB, augmente d’autant le niveau d’endettement de la France. Le troisième PLFR révise ainsi la prévision de dette publique rapportée au PIB de plus de 5 points par rapport au précédent, et de 22 points par rapport à la loi de finance initiale (LFI), pour la porter à plus de 120 points de PIB. Du jamais vu. La France risque bien d’être en queue de classement.

Prime COVID

Parmi ces mesures, pour les soignants, la fameuse « prime Covid« … Le Président l’avait annoncée le 25 mars dernier depuis l’hôpital militaire de campagne à Mulhouse. Une  « réponse claire et forte » qu’a confirmé Édouard Philippe un mois plus tard, en reconnaissance de « l’incroyable dévouement de tout le personnel soignant« . Mais la prime devient un gros pataquès… Et mi-juin, rien ne semble encore bien clair. Dans un article du Monde, Ulysse Bellier décrit cette pagaille : critères d’attribution flous, jeux politiques, …

Au 15 avril, les hôpitaux de 40 départements, plus touchés que les autres, pourront bénéficier de la prime de 1500€. Pour le reste, ce sera 500€. Sauf, précise une note du Ministère de la santé, pour les agents des services Covid+ des hôpitaux qui pourront prétendre à l’intégralité des 1500€. Un mois plus tard, le décret d’application ne contenait que 79 établissements sur les 108 initialement annoncés. La semaine dernière, une nouvelle liste de 117 établissements est publiée mais avec un plafonnement d’attribution de la prime à 40% des effectifs pour chaque hôpital. Finalement tout le monde s’étripe autour d’une prime foncièrement injuste puisqu’elle est à la discrétion exclusive des chefs d’établissements, quand les soignants réclamaient initialement une revalorisation pérenne de leur salaire. Ah ! Les comptes de Ségur ! On ne s’en lasse jamais.

Emmanuel Macron souhaite « tourner la page » de la Covid-19 pour oublier, certainement, les impérities du Gouvernement. S’il est trop facile aujourd’hui de faire le procès des actions menées pendant la pandémie, cela ne nous empêche pas, tout de même, de conserver notre sens critique pour tirer les leçons et anticiper les prochaines crises sanitaires. Un peu comme on l’avait fait après la crise H1N1 en 2009…

Crédits photos : Corinne Moncelli

À propos Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée.Voir tous ses articles.