Covid-19 : La nécessaire solidarité sanitaire internationale

La pandémie de coronavirus a semé la pagaille dans l’organisation sanitaire des pays. L’aide internationale n’a joué qu’un rôle marginal. Il est nécessaire aujourd’hui de repenser les réponses sanitaires et les solidarités internationales.

L’épidémie de Covid-19 (ou SRAS-CoV2) est, avec la pandémie de grippe de 1918-1919, l’événement sanitaire peut-être le plus mondialisé qu’ait connu l’humanité. En tout cas avec une telle rapidité. Pratiquement tous les pays et territoires de notre planète sont touchés. Des cas sont enregistrés partout. Les relations, les liens physiques entre les pays, le commerce, sont eux aussi fortement affectés. Les effets sur nos économies sont d’une brutalité jamais peut-être connue. Même l’amplitude du choc de la crise de 1929 pourrait être dépassée, à court terme. De nombreux pays, comme les Etats-Unis, qui connaissaient le plein emploi, des taux de chômage plus aussi bas depuis 50 ans, voient soudainement le volume de pertes d’emploi exploser, se comptant par millions – 10 millions en deux semaines déjà aux Etats-Unis, pays particulièrement susceptible aux fortes variations, où les filets sociaux sont peu développés.

La pandémie sème la pagaille dans le monde

Les efforts pour faire face à cette épidémie sont aujourd’hui faits globalement dans le désordre. Chaque pays s’organise comme il peut, communique plus ou moins efficacement et exactement sur sa situation, sur les mesures à prendre. Et la solidarité internationale ne semble pas de mise, comme on le voit en Europe par exemple, ou dans le cas de la Chine, qui interdit ou limite fortement l’exportation de biens et équipements médicaux pour se préserver (alors qu’en principe l’épidémie y est aujourd’hui sous contrôle), ou vendant au plus offrant. Le mercantilisme et l’appât du gain prévalent. Ou l’égoïsme. Moi d’abord, les autres…

Une nécessaire solidarité

Or, c’est justement de solidarité et d’entraide dont nous avons besoin. Les réponses nationales, régionales – on le voit aussi aux Etats-Unis, où les Etats sont en compétition entre eux, et avec l’Etat fédéral très inopérant, pour s’équiper et s’organiser – sont, au mieux, peu efficaces, au pire, catastrophiques. La Chine a complètement raté la mise en œuvre de son système d’alerte épidémiologique qui devait en principe, en raison de l’expérience née du précédent épisode de SRAS en 2002, lui permettre de réagir au quart de tour à l’apparition de nouveaux pathogènes et étouffer dans l’œuf l’épidémie menaçante. Aux États-Unis, la Maison Blanche a systématiquement minoré l’appréciation du risque, stigmatisé certains des états (comme celui de Washington où l’épidémie a démarré), tandis que chacun d’entre eux s’organisait à sa façon. En Grande-Bretagne, le gouvernement a un temps pensé laisser le virus suivre sa marche naturelle et que l’immunité de groupe résultante résoudrait la question, ce qui aurait enseveli le système de soins et provoqué la mort de centaines de milliers de personnes.

L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), l’agence de l’ONU en charge des questions de santé, surtout d’un point de vue technique (information, documentation, recommandations, surveillance) n’est pas apparue très réactive non plus, ne donnant l’alerte mondiale qu’assez tardivement, alors le coronavirus responsable du Covid-19 était déjà présent dans de nombreux pays.

À l’origine de cette solidarité internationale : le VIH

Or, depuis 20 ans au moins, et particulièrement depuis la Déclaration du Millénaire de l’Assemblée Générale de l’ONU de septembre 2000 et la mise en œuvre des « Objectifs du Développement pour le Millénaire » (OMD), sur la période 2000-2015, des efforts très importants ont été réalisés pour développer cette solidarité internationale.

C’est un autre virus qui en a été la cause majeure : le Virus de l’Immunodéficience Humaine (VIH), reconnu au début des années 1980, et qui avait pris, au cours des années 1990, une ampleur mondiale, menaçant la survie même de certains pays, notamment en Afrique australe. Des dizaines d’initiatives de toutes sortes, notamment des programmes ou fonds internationaux, sont alors apparues pour assurer le financement des programmes de lutte contre les maladies, essentiellement infectieuses.

Depuis, des institutions comme le Fonds Mondial de Lutte contre le SIDA, la Tuberculose et le Paludisme (connu comme « le Fonds Mondial »), ou l’Alliance Mondiale pour les Vaccins et l’Immunisation (GAVI) sont devenus des acteurs incontournables dans le financement de la prise en charge des maladies transmissibles les plus fréquentes. Un autre exemple est la Facilité Internationale d’Achat de Médicaments (UNITAID), lancée par la France et le Brésil en 2006, qui aide à financer, grâce à une taxe sur les billets d’avion, la mise à disposition de diagnostics, médicaments et autres biens pour la lutte contre le VIH/SIDA, la tuberculose et le paludisme.

Ces mécanismes, et leurs années d’expérience à collecter des fonds et les répercuter selon des modalités bien rôdée et assez bien contrôlées, vers les programmes bénéficiaires, constituent de véritables bases d’une protection sociale en santé mondialisée. Comme le font les systèmes de sécurité sociale, comme l’assurance maladie, elles permettent de prendre en charge la santé des plus démunis avec l’argent des mieux lotis. D’ailleurs, le développement des systèmes de protection sociale est aujourd’hui en tête des préoccupations dans le cadre de la mise en œuvre du cadre successeur à celui des OMD : les Objectifs du Développement Durable (ODD) qui couvrent la période 2015-2030.

Il n’est pas de doute que d’autres pathogènes émergeront et rejoindront une cohorte déjà importante – car l’histoire des quatre dernières décennies nous le promettait, particulièrement dans le domaine viral : Ebola apparu en 1976, dans l’ex-Zaïre, qui s’est déclaré en 2013-2014 en Afrique de l’Ouest, VIH identifié en 1983, grippe aviaire de type H5N1 (1997 à Hong Kong), SRAS en 2003, MERS en 2012 (une affection respiratoire très grave due à un autre coronavirus qui sévit au Moyen Orient), fièvre de Lassa, etc.

La fréquence et l’étendue de l’impact de ces pathogènes augmente. A cela s’ajoute la résurgence où l’expansion territoriale de pathogènes déjà bien connus, comme la tuberculose (une bactérie), le paludisme (un parasite), ou d’autres moins fréquents, plus localisés, mais en pleine phase de conquête du fait du réchauffement climatique et de l’interconnexion croissante entre les territoires, comme zika, le chikungunya, et la dengue (des virus). Même la peste (une bactérie) est concernée. La polio, qui était sur le point d’être éradiquée, comme la variole à la fin des années 1970, risque de reprendre de l’ampleur du fait de la paralysie des sociétés à la suite de la pandémie de Covid-19. Il n’y avait eu que 32 cas de polio due au virus sauvage en 2017… Mais l’on ne parle ici que de maladies infectieuses. Celles qui semblent les plus préoccupantes, parce qu’elles sont transmissibles. Mais que dire de la rapide montée du poids de la maladie dû aux affections chroniques, non transmissibles, comme le diabète, l’hypertension artérielle, les cancers, pour ne citer que les plus communes ?

Le monde entier est concerné. A des degrés divers, certes, en fonction d’où l’on se situe dans la transition épidémiologique et démographique ; mais aucun pays n’est épargné.

Quelles réponses ?

Face à ces défis de santé, nombreux, qui nous concernent donc tous, nous devons mettre en œuvre des réponses adéquates, efficaces, et des mécanismes de financement correspondants.

Il n’est pas de défis aussi universels et puissants, en dehors d’une menace qui viendrait de l’extérieur – parfois je rêve qu’une bonne grosse météorite frappe la Terre pour mettre tout le monde d’accord – que ceux de la santé pour tous nous rassembler, pour que tombent les masques dont nous nous parons pour, au mieux, nous différencier, pour faire valoir nos distinctions et, au pire, pour mettre en scène nos supériorités et légitimer la domination que certains voudraient exercer sur les autres.

Il faut donc, ensemble, développer une protection sociale universelle, mettre en place les bases d’une prévoyance mondiale, et commencer par le domaine de la santé pour ce faire. Nous l’avons déjà testé, nous avons beaucoup appris, il nous faut désormais passer à un stade beaucoup plus avancé, beaucoup plus ambitieux. Les problèmes des uns sont ceux des autres, on le voit bien. Et ce que l’on apprend ici doit servir là. Il est donc tout aussi important de documenter, d’informer, de partager, dans toutes les langues nécessaires.

Ceci passerait notamment par la mutualisation du financement de la réponse aux pandémies, où qu’elles apparaissent, quelles qu’elles soient – Ebola, SRAS, MERS, etc. et toutes celles qui viendront après.

Le système d’information – déjà en place en partie avec le suivi épidémiologique hebdomadaire de l’OMS – doit être renforcé, rendu, lui aussi, interdépendant, pour que l’on soit, partout, en mesure de savoir ce qui se passe de préoccupant où que ce soit. C’est bien ce à quoi servent les systèmes de surveillance épidémiologique nationaux. Il nous faut un équivalent au niveau mondial.

L’interdépendance qui caractérise aujourd’hui les économies et les pays doit aussi trouver son pendant dans l’interdépendance des responsabilités. Nous devons être redevables les uns des autres. Si des systèmes, ou des dirigeants, sciemment ou pas, ne font pas leur travail, ils doivent être rappelés à leurs devoirs. Il ne s’agit pas de stigmatiser, de brocarder, mais de rappeler la nécessaire solidarité, l’interconnexion. L’âge des ambitions égoïstes, des volontés de domination, des crimes contre l’humanité, n’est peut-être pas terminé, mais un microscopique organisme, qui n’est pas même considéré comme « vivant », est venu nous rappeler combien nos vanités et nos égoïsmes nous coûtent et combien il est nécessaire, vital même, de les dépasser.

Crédits photos : Kandukuru Nagarjun

À propos Olivier Appaix

Olivier Appaix est socio-économiste de la santé et du développement. Il vit à Boston.
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