Communication : l’arme utile du politique

Éditorial de la 506ème

Quand la politique cafouille, le politique bidouille. En pleine crise sanitaire, le Gouvernement investit les réseaux sociaux depuis quelques mois pour capter l’attention des jeunes notamment au travers des influenceurs connus sur Youtube ou Twitch. Des plateformes vidéo qui draînent des millions d’internautes. Si l’idée est bonne, la frontière entre information gouvernementale et propagande politique est bien ténue…

Les youtubeurs à la rescousse du Gouvernement

Mi-février, Emmanuel Macron envoyait une vidéo à McFly et Carlito, des youtubeurs plébiscités auprès des jeunes avec plus de 6 millions d’abonnés, où il les mettait au défi de réaliser une vidéo promouvant les gestes barrières. À la clé, si la vidéo dépasse les 10 millions de vues, il les invite à l’Élysée et se prête en retour à leur défi…

En décembre dernier déjà, l’influenceuse Justezoé avait posté un live sur Instagram où elle rencontrait le porte-parole du Gouvernement, Gabriel Attal, parce que « ce serait cool de discuter de cette période bizarre »…

Peu avant, en novembre, c’était Marie Lopez (EnjoyPhoenix sur Youtube avec 3,7 millions d’abonnés) qui était reçue à l’Élysée par Gabriel Attal, pour passer une journée dans un hôpital parisien et réaliser une vidéo pour découvrir le quotidien des soignants. Cette youtubeuse qui partage ses recettes et ses conseils beauté avait déjà réalisé une vidéo où elle passait une journée en février 2020 « dans la peau d’une ministre« , en l’occurrence, Brune Poirson, Secrétaire d’État auprès de la ministre de la Transition écologique et solidaire.

En septembre c’était au tour du youtubeur Ludovic B. (256 000 abonnés) de passer une journée aux côtés de Gabriel Attal.

On peut citer aussi Tibo InShape, réputé à ses débuts pour donner des conseils de musculation sur Youtube, Sundy Jules ou encore Enzo, tais-toi ! qui ont assuré la promotion, au travers de clip rémunéré ainsi que des vidéos, du service national universel lors de son lancement en juillet 2019. Une vidéo de promotion du SNU, par exemple, a été monnayée auprès de TiboInshape plus de 20 000€ par le Gouvernement.

Un boulevard pour la propagande politique

Le politique s’intéresse à ces influenceurs pour toucher cette « génération sacrifiée » qui obnubile le Président de la République. Une génération d’autant plus stratégique qu’elle sera devant les urnes l’année prochaine…

Parler à des jeunes qui savent parler aux jeunes… C’est quand même assez consternant de voir Gabriel Attal, porte-parole du Gouvernement, se retrouver à défendre sa politique sur un live d’Instagram le 17 janvier dernier auprès de Swan et Néo, qui ont certes 5,4 millions d’abonnés mais, respectivement 16 ans et 9 ans Quand on ne sait plus répondre aux journalistes, on cible les Komsomols. Au moins on est sûr qu’ils ne comprennent rien. Staline avait tout compris.

Parce qu’on peut se douter que ces « influenceurs » n’ont pas la même ardeur qu’Élise Lucet quand ils posent les questions de leurs followers à Gabriel Attal. Par exemple, EnjoyPhoenix, au cours d’un de ces live, qui demande pourquoi le Gouvernement a fermé des lits d’hôpitaux et que Gabriel Attal répond que ce n’est pas vrai. Elle est passée à une autre question. Que voulez-vous qu’elle dise ? Et Néo 9 ans ?

Les politiques ont un boulevard pour encenser leurs actions sans restriction, sans contestation. C’est de la pure propagande.

Le Gouvernement met le paquet

C’est sûr, McFly et Carlito ou TiboInshape, ça coûte moins cher que McKinsey. Dans une discussion parlementaire (p.23) en octobre dernier à propos du projet de loi de finances pour 2021, Marie-Christine Dalloz, rapporteure spéciale de la commission des finances, s’interrogeait toutefois sur les dérapages du budget du Service d’information du gouvernement (SIG) : 26,2M€ déjà consommés en 2020 pour une dotation initiale de 14,2 M€. Notamment au travers de sondages dont on ne sait plus trop s’ils participent du suivi de l’action publique ou d’une simple politique à visée électorale. Christine Pirès Beaune et Régis Juanico, députés PS, avaient d’ailleurs déposé une question écrite au gouvernement sur le sujet quelques semaines auparavant.

Gabriel Attal, encore lui, vient de lancer sur sa propre chaîne Twitch une émission intitulée #SansFiltre pour débattre avec des influenceurs du dernier conseil des ministres… Le premier live a eu lieu le 24 février dernier en direct de l’Élysée. On y retrouve EnjoyPhoenix qui déplore qu’il n’y ait pas de journaliste pour « rétorquer » au porte-parole. « Moi je viens juste pour poser les questions que ma communauté aimerait mettre en avant. C‘est pas mon métier. » 

La collusion de l’information et de la propagande

On assiste à un glissement de l’information habituellement transmise par les canaux officiels (Élysée, Matignon, Ministère) vers des relais de communication personnels ou politiques. Emmanuel Macron, par exemple, utilise plus son compte Twitter personnel que celui de l’Élysée. À l’inverse, la communication gouvernementale reprend la charte graphique et la typographie du parti En Marche. En témoignent les visuels de prévention anti-covid mettant en scène Emmanuel Macron respectant les recommandations sanitaires (« se laver les mains« , « aérer la pièce« , « porter le masque« , etc.). Où se situe la frontière entre information objective et communication politique ? Et surtout qui finance quoi ?

Qui paye la chaîne de Gabriel Attal ? Le jeune porte-parole se taille un costume d’influenceur avec l’argent public qui sera fort utile pour la campagne présidentielle à venir. Même après.

Grâce à la crise sanitaire qui implique de trouver de nouveaux canaux de communication pour toucher les jeunes, le Gouvernement investi massivement les réseaux sociaux. Et l’État crache au bassinet pour mettre en avant et valoriser ses actions auprès de ces influenceurs et nouer une proximité quasi complice avec les jeunes. Emmanuel Macron avec McFly et Carlito, Gabriel Attal avec Swan et Néo. Finalement, le Président est notre égal, il subit la crise sanitaire comme nous, il faut agir ensemble : une proximité qui dilue complètement la responsabilité des scandales sanitaires du Gouvernement.

Au final, le pari est gagnant sur tous les plans. Le Gouvernement court-circuite les journalistes. Pas de controverse. Avec plusieurs millions de vues, le Président peut se sentir populaire. Et même si la cible est les 6-10 ans, le message final s’adresse aux parents qui, eux, votent.

Crédits photos : Klaus Hausmann.

 

 

À propos Vincent Fromentin

Blogueur santé et directeur de publication de La Lettre de Galilée. Voir tous ses articles.
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