Retraites : une exaspération qui vient de loin

Éditorial de la 482ème

Les récentes rectifications et la démission expresse du commissaire au gouvernement sur les retraites, Jean-Paul Delevoye, empêtré dans ses mensonges et ses multiples mandats, ne sont pas de nature à calmer la grogne populaire, même si, examinés de plus près, une dizaine de ces mandats relèveraient d’une activité bénévole. Mais enfin ! mentir de 50 000 euros pour un quasi-ministre est un sale coup porté à la probité publique. Ce n’est pas le premier de l’ère Macron.

Sur la réforme annoncée depuis juillet, tout et son contraire circulent sur les réseaux sociaux avec un foisonnement de sites, de blogs et autres experts auto-proclamés qui, malgré les erreurs et les approximations, ont cependant tous un point commun : la dénonciation instinctive d’une vaste entourloupe. Et Jean-Paul Delevoye incarne parfaitement cette méthode de gouvernance qui consiste, derrière des sourires entendus de monsieur-je-sais-tout, à vous démontrer que vous n’avez rien compris.

Ainsi, si vous reprenez le dossier de presse de juillet 2019 sur la réforme envisagée, l’auteur vous démontre que le système est injuste parce qu’il est illisible.

La démonstration est simple : il suffit de s’appuyer sur le rapport de la Cour des Comptes sorti opportunément en juin 2019 sur les seuls régimes spéciaux de la SNCF, de la RATP et des industries gazières, qui démontre très justement que ces trois régimes sont déficitaires et renfloués par de l’argent public pour considérer que tous les régimes spéciaux et tous les régimes professionnels particuliers (il y en a 42) sont au pire des voyous, au mieux des imbéciles.

Car enfin, si un jour les représentants professionnels des marins, des médecins, des architectes, des artisans, des sages-femmes, des experts-comptables, des exploitants agricoles, des notaires, des gérants de débit de tabac, des danseurs de l’opéra, des infirmières et des kinés, des académiciens, et même… des parlementaires, ont décidé d’organiser leur retraite en fonctions des caractéristiques propres de leur métier, ce n’était pas par égoïsme corporatiste mais selon une tradition bien ancrée en France depuis le XVIème siècle qui consiste à organiser la solidarité d’abord au sein de l’activité professionnelle.

La première unification de tous les régimes a été tentée par celui qu’on considère comme le père de la sécurité sociale française, Pierre Laroque, qui, revenu d’Angleterre où il avait rejoint De Gaulle en 1940, voulait importer en France un système beveridgien unifié. Échec cuisant face au partenaires sociaux, salariés et patrons, bien déterminés à gérer la protection sociale pendant plus d’un demi-siècle. (La situation actuelle du régime des retraites britannique provoque aujourd’hui quelques frissons rétrospectifs). Notons que l’ordonnance fondatrice de la sécurité sociale du 4 octobre 1945 était suivie cinq jours après d’une autre ordonnance : celle de la création de l’ENA.

Et depuis cette époque, 75 générations de hauts fonctionnaires nourris au petit lait de Jean-Jacques Dupeyroux, rêvent d’une unification de la sécurité sociale, pas seulement des régimes de base, mais désormais de toutes les initiatives complémentaires qui ont été créées dans les branches professionnelles.

L’acharnement que met l’État à agiter le spectre du déséquilibre démographique démontre son incapacité à imaginer autre chose.

L’âge d’équilibre à 64 ans dès 2022 passe mal, même à la CFDT, pourtant universaliste dans l’âme depuis le plan Juppé de 1995. La perception de l’inégalité se défie des chiffres, pour peu qu’ils fussent sérieux (comme ceux de l’observatoire éponyme) En fin de compte, le sentiment d’injustice vis-à-vis des cheminots dont le déficit démographique est compensé par l’impôt est sûrement moins fort que celui que ressentent les Français à la publication des dividendes distribués aux actionnaires des grandes entreprises et dont la contribution au financement de la protection sociale reste dérisoire.

Ce n’est pas d’une réforme budgétaire qu’attendent les Français, mais une réelle mise à plat des éléments constitutifs de la création de richesse et, intuitivement, le refus d’une sinistre uniformité qui ferait disparaître ce que le travail a fait d’eux.

Crédits photos : Jeanne Menjoulet

À propos Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international.Voir tous ses articles.
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