Pourquoi on ne peut toujours pas dire combien de français ont été atteints par le COVID-19

Le Dr. Philippe Sopena revient sur les chiffres publiés hier par l’Institut Pasteur et repris en boucle par les médias. Moins de 6% de la population serait infectée par le virus COVID-19 le 11 mai prochain. Une estimation bien hasardeuse et infondée.

On ne connaît toujours pas le nombre de personnes infectées par le virus COVID-19. N’en déplaise à l’étude épidémiologique publiée, ce jour, par l’Institut Pasteur, caricature d’une certaine forme d’épidémiologie fondée, non sur l’analyse des résultats d’observations rigoureuses, sur le terrain, mais sur l’application de modèles mathématiques s’appuyant quasi exclusivement sur les données d’hospitalisation et de décès supposées permettre, comme le prestidigitateur sort le lapin de son chapeau, d’en extrapoler le nombre personnes infectées.

Les chercheurs de l’Institut Pasteur aboutissent ainsi au chiffre de 3,7 millions (soit 5,7 % de la population) repris en choeur par les médias alors que les auteurs, eux-mêmes, reconnaissent une marge d’incertitude particulièrement considérable puisque le résultat oscillerait en réalité entre 2,3 millions et 6,7 millions. Soit un écart de 4,4 millions très supérieur au chiffre supposé de 3,7 Millions de victimes. Tous ces savants calculs aboutissent donc en fin de compte à une sorte « d’estimation au doigt mouillé ».

Sans des études épidémiologiques de terrain, nombreuses et répétées, portant non pas sur les seuls « malades » ou « suspect d’être malades » mais sur des échantillons représentatifs de la population « tout venant » et sur tout le territoire il est déraisonnable de prétendre dire combien d’entre nous ont été contaminés.

Nous payons chèrement le choix irresponsable du Gouvernement de ne pas avoir « Testé ! Testé ! Testé ». Pire encore d’avoir « théorisé » le bien fondé d’un choix qui n’avait d’autre logique que celui de tenter de masquer l’incurie de sa gestion de la crise. A comparer avec le dépistage de masse de nos voisins allemands ( résultat : 4 862 décès chez eux contre 20 392 en France, au 21 avril…) Sans commentaires.

L’autre erreur méthodologique majeure de cet article c’est de privilégier dans leurs calculs les données d’age et de sexe en négligeant quasi totalement les disparités non seulement « régionales » (Grand Est et Ile de France versus Aquitaine, Auvergne et Midi Pyrénées , mais aussi « intra-régionales » entre d’une part les métropoles et les villes centre et de l’autre les zones périphériques rurales ou semi rurales.

Du fait de l’amplitude des écarts, la « moyenne nationale » seule (incertaine qui plus est) ne signifie pas grand-chose et n’a que peu ou pas d’utilité pour guider les décisions à prendre quant aux modalités du déconfinement à venir.

Deux exemples :

  • Appliquera-t-on les mêmes règles à un habitant du « Territoire de Belfort » (à ce jour 134 Hospitalisations / 10 000 hab) et à celui des Charente (0,3 Hospitalisation / 10 000 hab). En clair un « Terrifortain » (c’est comme cela qu’il faut dire) pourra-t-il se « déconfiner » librement en Charente sans avoir, auparavant, fait un test PCR pour vérifier s’il présente ou non un risque de contagiosité . Au risque, s’il ne le fait pas, de créer un nouveau « cluster épidémique » dans une zone encore épargnée. Ou, symétriquement, déconseillera-t-on expressément à un charentais non immunisé d’aller à Strasbourg ou à Mulhouse tant que l’épidémie n’y est pas non pas « en plateau » mais terminée ?
  • Et si, le 12 mai, pour faire redémarrer l’économie, il faut reprendre le travail… et donc à Paris et en Ile-de-France reprendre le Métro (y compris le « RER B », la « Ligne 13 » et les correspondances à « Chatelet-Les Halles ») dans ce qui, aux heures de pointe, relève d’une autre sorte de « confinement », hélas quotidien. Quel sera le pourcentage de voyageurs virtuellement contagieux que nous aurons à côtoyer à beaucoup moins de 1 mètre de distance. ? Adieu les gestes barrières ! Que les épidémiologistes de Pasteur nous calculent le risque de contamination pour les 12 millions de voyages/ jour par la seule RATP .

Question ( probablement sans réponse) : Le Gouvernement assumera-t-il le risque d’une, très probable «2ème vague » de l’épidémie notamment dans les zones urbaines à forte densité de population ?

Crédits photos : littlepixer

À propos Philippe Sopena

Diplômé de Sciences Po Paris et titulaire d'un DEA d’Économie de la Santé, le Dr. Philippe Sopena est un médecin généraliste engagé. Il a participé à la création du syndicat MG France en 1986 dont il a été le premier vice-président. Il est aujourd'hui retraité depuis 2011 mais s'investit encore comme conseiller scientifique de l’Association Française des Malades de la Thyroïde.