COVID-19 : l’État ne sait toujours pas compter

Comptes, Contes et petit comte : le confinement à cause du COVID-19 aura au moins une vertu : celle de se donner le temps de prendre du recul sur les événements et de faire le tri dans les inepties qui circulent et que relaient sans ciller les médias et les réseaux sociaux. Car même dans les documents officiels il est parfois difficile de faire la différence entre les compteurs et les conteurs.

Dans la santé, on ne sait toujours pas compter

C’est d’une évidence à pleurer. Le recueil des informations sanitaires fait, depuis des décennies, l’objet d’une ardeur sans limite et d’un zèle inusable. Et pourtant, si sophistiqués fussent-ils, les systèmes d’informations, dans notre pays exemplaire, ne savent pas prendre en compte ce genre de situation. Pourtant pas si ancienne, l’expérience du VIH n’a pas été suffisante ; on a misé sur les maladies non transmissibles, les maladies chroniques, le parcours de soins, la coordination, on a investi des sommes considérables dans un dossier médical partagé resté bien poussif après tant d’années, fort bien, mais peu d’argent a été accordé à la recherche sur les maladies d’origine virale ou bactérienne qui eût mérité assurément quelques subsides pour les recueils d’informations. On comprend a posteriori la mise au point le 27 mars du professeur Didier Sicard sur l’antenne de France Culture.

« Ce qui me frappe toujours, c’est l’indifférence au point de départ. Comme si la société ne s’intéressait qu’au point d’arrivée : le vaccin, les traitements, la réanimation. Mais pour que cela ne recommence pas, il faudrait considérer que le point de départ est vital. Or c’est impressionnant de voir à quel point on le néglige. »

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On trouve sur Internet de multiples sites qui fournissent des cartes interactives sur la répartition planétaire du Covid-19 avec les progressions journalières des contaminés, des hospitalisés et des décédés mais, au fond, beaucoup de pays ont seulement fourni celles, notamment à l’OMS, qu’elles avaient de disponibles c’est-à-dire, au fond, peu de choses.

Dans le doute sur la férocité du virus, les imprécations sur sa contagiosité et sur sa rapidité de reproduction, (le fameux R0, déterminant pour le confinement) se sont basées ainsi sur des approximations propres à alimenter des plateaux de télévision avides d’épouvante.

Entre ceux qui ont été réellement dépistés (en particulier les patients admis à l’hôpital), ceux dont la maladie a été diagnostiquée à partir d’une sémiologie qui était, de l’aveu même des médecins généralistes, relativement incertaine à ses débuts, et tous ceux qui ont eu la maladie sans s’en apercevoir (et dont le comptage ne peut être réalisé qu’à partir d’une mesure sérologique), les taux de létalité et de mortalité restaient incertains.

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Comme dans de nombreux pays, les morts étaient comptés par les services de soins intensifs des hôpitaux. La rituelle annonce quotidienne de Jérôme Salomon, directeur de la santé, portait sur les seules personnes décédées dont le recensement remonte chaque soir au ministère de la santé, via les ARS, en provenance des hôpitaux publics (essentiellement des CHU) avec une application réalisée par l’INSERM.

Une étude réalisée dans la petite ville allemande de Gangelt conduite par l’équipe du professeur d’Hendrick Streeck, chef de l’institut de virologie de l’université́ de Bonn (cf Le Monde du 10 avril) montre que, sur un échantillon de mille personnes, 14 % d’entre elles auraient déjà produit des anticorps contre le virus, le taux de mortalité, étant alors de 0,37 soit cinq fois moins que celui que donne la très respectable université John Hospkins.

Cette incertitude, si elle est mal admise par les citoyens parce qu’elle est mal comprise, montre la difficulté des scientifiques à recueillir des données. Comme le rappelle David Larousserie dans le dossier du Monde, « prédire l’évolution des épidémies est délicat, mais si « tous les modèles sont faux, certains sont utiles », disent les statisticiens ».

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Ajoutons que, comme en Espagne (dont le nombre de personnes décédées est l’un des plus élevés en Europe), la France avait oublié ses personnes très âgées. Là aussi, il convient d’être prudents dans l’interprétation des chiffres. La moyenne d’âge des quelques 700 000 résidents est de 88 ans et la mortalité française (1 700 décès en moyenne par jour) se situe essentiellement dans ces établissements. Les courbes calculées par l’INSEE montrent que, jusqu’au 30 mars la mortalité générale 2020 est légèrement inférieure à celle de 2018. Mais à partir du début avril, elle augmente de façon vertigineuse. L’entrée d’un virus comme le Covid-19 dans un EHPAD agit comme une bombe décimant par anticipation des milliers de malheureux. Il y a tout lieu de penser que, comme en 2003, les taux de mortalité vont se lisser sur l’année qui vient. Mais le retentissement émotionnel est démultiplié d’autant que les proches ne peuvent pas faire le deuil de leurs défunts pour cause de confinement. Le témoignage sur LCI du psychiatre Serge Hefez qui venait de perdre sa mère est poignant : « c’est une tragédie, on est à la limite de l’humanité » dira-t-il.

Du coup, les autorités françaises publient maintenant les données recueillies par les médecins de ces établissements à partir, là-aussi, de diagnostics approximatifs faute de tests disponibles, alors que d’autres pays ne le font pas, toute comparaison devenant alors hasardeuse.

On notera aussi, chose assez curieuse, que le ministère ne donne pas d’informations sur les décès survenus dans les cliniques, à moins que les chiffres de l’hospitalisation privée soient englobés dans la catégorie « hôpitaux ». Si ce n’était pas le cas, deux explications seraient alors possibles : cela signifierait qu’on ne meurt pas dans les cliniques, ou encore que le ministère de la santé n’aurait pas encore répondu à l’offre de service lancé par Lamine Gharbi sur la mise à disposition de lits de réanimation.

Le réveil des conteurs

L’étrange époque que nous traversons est propice à l’évocation de nouvelles relations sociales que le confinement encourage à découvrir depuis notre balcon, subitement émoustillés que nous sommes de découvrir les nouveaux héros du quotidien, les « invisibles », les oubliés, les anonymes, qui disparaîtront dans les profondeurs de nos égoïsmes dès que les prochaines migrations estivales seront autorisées.

Le temps lissera les larmoyantes élégies qui peuplent les réseaux sociaux comme la mortalité dans les EHPAD. Certains ne perdent pas de temps pour proposer des remèdes en tout genre que les assidus de Facebook prennent pour de l’argent comptant, la polémique entre scientifiques sur l’hydroxychloroquine n’ayant pas contribué il est vrai à la sérénité souhaitable et à la confiance nécessaire dans la recherche scientifique. Les remèdes de grand-mère font florès et le champion toutes catégories est à nos yeux ce guérisseur malien que rapporte Le Monde Afrique, qui promet la guérison avec des racines et des plantes moyennant bien entendu le versement préalable d’un million de francs CFA sur un compte de la Western Union.

Au-delà de ces histoires de bonimenteurs à la petite semaine, les plus grands raconteurs d’histoires sont néanmoins les puissants de ce monde, dont les velléités géopolitiques se trouvent soudainement attisées par une opportunité incroyable, celle de jouer les sauveurs de la planète. L’empereur de la Chine populaire est à ce jeu sordide indéniablement le plus fort. A qui fera-t-on croire que dans une province qui a été le foyer de l’épidémie et dont la population est celle de l’Italie, le macabre décompte des morts se soit subitement arrêté à 2 535, soit à peu près ce que compte aujourd’hui l’Est de la France.

« Le nombre de morts en Chine a-t-il été minimisé ? » s’interrogeait déjà Libération dans son numéro du 1er avril. Car en effet, les informations en provenance de Chine sont sous le contrôle du parti communiste et les seules images entraperçues sur le déconfinement de Wuhan révèlent des longues files de personnes tentant de récupérer dans les crématoriums les urnes de leurs parents récemment décédés. Michel Richard dans Le Point va beaucoup plus loin, « qui osera condamner la Chine ? » interroge le polémiste précisant que le Président Xi Jinping est coupable entre autres d’avoir incarcéré les médecins lanceurs d’alerte et de n’avoir déclaré l’épidémie à l’OMS que le 31 décembre. Cette responsabilité avait été également sévèrement soulignée dès le 12 février sur le site Medsite sous la plume de la journaliste Pauline Capmas-Delarue et par le journal La Croix le lendemain.

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Une chose est certaine, le directeur de l’OMS, l’éthiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus, qui le 2 février rendit visite au maître de la Chine comme un jeune vicaire au Vatican, porte lui aussi la responsabilité de tergiversations sans explications. On pourra aussi s’étonner que le seul pont aérien entre l’empire du milieu et l’Afrique soit Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, d’où sont acheminés les matériels sanitaires d’une qualité douteuse du grand sauveur asiatique (lequel se garde bien de rappeler qu’il a lui-même reçu deux soutiens de l’Union Européenne dès le début de la crise). Le tweet de Donald Trump menaçant de retirer le financement américain à l’OMS aurait-il pour une fois un fondement factuel ?

Une chose est sûre, la nécessité de revoir, à la lumière de la situation, les fondements de la solidarité internationale n’a pas eu le temps d’atteindre les consciences chinoises.

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Pour terminer, notons que, dans le grand chamboulement de nos habitudes, le regard de nos politiques hypermétropes sur les concepts de solidarité et d’économie pourrait être corrigé. « Moi le premier ! » dit le président Macron dans son allocution du 13 avril. Comprendre que la réussite économique ne repose pas uniquement sur les start-up et les délocalisations en Asie. « Il nous faudra nous rappeler aussi que notre pays, aujourd’hui, tient tout entier sur des femmes et des hommes que nos économies reconnaissent et rémunèrent si mal. “Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune“. Ces mots, les Français les ont écrits il y a plus de 200 ans. » Il serait temps d’y penser et de revenir aux fondamentaux des droits de l’homme.

Ces histoires de comptage rappellent à quel point le chemin sera long. On dénombre en un clic le nombre de contrôles policiers et d’amendes infligées mais on est incapable de recenser les personnes contaminées, les masques, les gants et les respirateurs. Notre société a donc produit des technocrates, des baronnets de l’efficacité économique, des petits marquis de la science politique qui, comme la T2A et le SNIIRAM, ne savent compter que des coûts et des rendements.

On ne résiste pas ici à l’évocation de la situation par Didier Sicard sur France Culture.

« La souffrance du corps hospitalier, je la vois depuis dix ou quinze ans ! (…) Nous souffrons, c’est épouvantable, l’hôpital est devenu une entreprise. Et je suis tout à fait d’accord avec leur discours : l’hôpital a été martyrisé. Avec des décisions purement économiques qui ont fait fi de l’intérêt des malades et des médecins. »

Et il dit un peu plus loin : « Il y a pour eux un certain bonheur à retrouver le métier qu’ils ont toujours voulu faire. L’administration a plié bagage, ou plus exactement elle est aux ordres. Le rapport de force s’est renversé : il y a un an, les médecins étaient aux ordres de l’administration ; à présent, c’est l’administration qui est aux ordres des médecins. »

Le directeur de l’ARS de Nancy, le petit comte régional de l’administration sanitaire, n’avait pas bien compris. Christophe Lannelongue l’ancien IGAS « déraille » comme titre Le Point.

Il a été viré.

Crédits photos : Duca di Spinaci

À propos Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international.Voir tous ses articles.