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70 ans de la Sécu : amnésie et radotage

Groggy par une année assombrie, à ses deux extrémités, par la violence terroriste, une grosse majorité de Français focalise ses priorités sur les questions sécuritaires et en oublie que sa sécurité… sociale cette fois, est aux prises à des difficultés grandissantes. En réalité, confusément, les voix récoltées au dernier scrutin par le parti d’extrême droite français traduisent-elles ce sentiment d’insécurité propre aux périodes où l’économie ne remplit plus son rôle.

Les assurances sociales françaises ont été créées en 1928 – 1930 époque où l’économie a plongé le monde dans une misère aussi noire que le jeudi 24 octobre 1929 qui en garda le qualificatif.
Nées d’initiatives mutualistes déjà anciennes, les différentes couvertures sociales de cette période marquent pour la première fois l’intervention de l’Etat sur les questions de solidarité (terme d’ailleurs très récent inconnu à l’époque).

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Bluff démocratique

Vues d’avion, les crises successives du capitalisme semblent avoir produit les mêmes effets. C’est bien l’insupportable aggravation de la pauvreté qui contraint les dirigeants bien-pensants à corriger les scories d’un marché impitoyable par des mesures sociales adaptées. Le krach de Wall Street a eu ses assurances sociales comme la faillite de Lehmann-Brothers, 80 plus tard, aura provoqué un mouvement d’universalisation de la sécurité sociale sans précédent dans tous les pays émergents.
La sécurité sociale serait alors un anticorps efficace conte le retour à une approche marxisante de l’économie. Car la pensée marxiste se nourrit du chômage et de la pauvreté sans lesquels elle n’a pas de raison d’être. Sadi Carnot eut son Zola comme Poincaré son Georges Friedmann et Hollande son Piketty.

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Mais contrairement aux Britanniques qui ont installé en 1943 un système étatique complet qui aura exercé une réelle fascination sur des générations de hauts fonctionnaires, à commencer par Pierre Laroque, les pouvoirs publics français sont venus se nicher dans les pantoufles de systèmes préexistants issus de l’entraide professionnelle et du mouvement mutualiste.
Seuls les syndicats non communistes utiliseront la sécurité sociale comme un outil de progrès du salariat. La CFTC créée en 1919 fut la première à imaginer une gestion paritaire des œuvres sociales et tous ses adhérents , qui lâchèrent le goupillon 50 ans plus tard pour créer la CFDT, rêvèrent de cogestion. En 1947, après une première scission en 1921, ce fût au tour de Force Ouvrière de rejeter la faucille et le marteau.
FO qui cogéra l’assurance maladie avec le patronat pendant un quart de siècle, considérait, comme se plaisait à le dire Marc Blondel, que la sécu était « le prolongement du salaire ».
Les « cosaques » au contraire, comme ironisait le même Blondel, voyaient dans leur syndicat un instrument de renversement du système capitaliste. Pas question de collaborer avec l’Etat, éructait la CGTU dans les années 30, qui considérait, dans le pur jus des canons marxistes léninistes, la loi sur les assurance sociales comme un « bluff démocratique ».
Pire, le communiste Henri Raynaud qui devait pourtant présider la fédération nationale des organismes de sécurité sociale (FNOSS) avait écrit dans « L’humanité » que les lois de 1928/1930 étaient des « lois fascistes ».

Une autre histoire

Il est alors étonnant de lire sous la plume de Bernard Friot et Christine Jakse un article du Monde Diplomatique de décembre 2015 une réécriture de l’histoire de la vieille dame. À les en croire, les communistes auraient été à la pointe des combats pour la sécurité sociale et les autres syndicats auraient été les traitres alliés aux grands patrons pour empêcher définitivement « l’émancipation ouvrière ».
Et voilà le communiste Ambroise Croizat, panthéonisé sous la plume de nos deux rougissants hagiographes pour avoir mis en place le plan de la sécurité sociale de 1945. Toute l’histoire de la protection sociale pour eux se résume à des « résistances inouïes », à 60 ans de complots ourdis pêle-mêle par l’Etat, la mutualité et les syndicats jaunes.

On se demande en fin de compte si ce genre de débat a encore sa place. Nos lecteurs n’ont sûrement que faire d’historiens amnésiques et d’éditorialistes qui radotent sur un passé dont tout le monde se fiche.
D’ailleurs, il n’y a plus de patronat, il n’y a plus de syndicats, il n’y a guère plus d’idéologues. Seulement un Etat omnipotent qui n’en peut d’avoir prétendu pouvoir tout faire.

Bonne année à tous.

Crédits photos : Amaury Henderick

À propos de Remy Fromentin

Cofondateur de La Lettre de Galilée en 2007, il a mené une carrière de dirigeant au sein de l'Assurance maladie jusqu'en 2002. Il est depuis cette date consultant international. Voir tous ses articles.
  • MOREAU

    « Ourdis », pas « hourdis » !!

    • Vincent Fromentin

      Bonjour.

      Merci (et désolé) pour la faute d’orthographe. C’est corrigé !

  • JD974

    Pourquoi ne faîtes-vous pas la moindre allusion au système de BISMARCK ? Il a
    pourtant assez bien été étudié par l’Institut MORE et par l’IFRAP. Mais je le
    regrette sur le seul plan comptable comme ferait un dirigeant de Caisses ?

    Le système allemand – que je connais bien pour avoir vécu en Allemagne 45 ans
    marié à une ophtalmologiste, moi-même urologue libéral exerçant à Strasbourg-
    est de loin bien préférable au système français.

    Ces deux instituts se contentent de comparaisons comptables (cotisations moindres, résultats bénéficiaires, médecins deux fois mieux payés, médicaments tous remboursés à 100 %).

    C’est que ces comptables ont oublié les comparaisons de parcours de soins. Ils sont bien plus libres que les nôtres, les médecins étant libres d’agir, de prescrire, d’investir tout acte étant réglé en tiers payant trimestriel sans interventions de
    médecins conseils.

    C’est la liberté du parcours de soins qui explique ces avantages financiers chez nos voisins. Les frais hospitaliers entraînent, pour leur part, seulement 24 % des
    dépenses, contre 35 % en France.

    Pourquoi ? C’est que de nombreux hôpitaux allemands font appel aux libéraux du voisinage et les paient en actes entièrement, fournissant même le matériel et le
    personnel sans redevances.

    Le mot dépassement n’existe pas chez nos voisins germains. Les praticiens sont
    classés selon leur expérience de 1 à 3 par leurs titres et par leur notoriété
    et leurs honoraires sont entièrement pris en charge par les caisses sans
    discussions vaines.

    Ces écarts n’ont cependant pas d’impact décisif sur la prise en charge des
    Allemands : leur espérance de vie n’est ainsi que très légèrement inférieure à
    la nôtre (80,3 ans contre 81 ans).

    Voilà une équation contenant une inconnue. Quelle est donc cette inconnue ?

    Il faut invoquer le parcours de soins exemplaire de l’assuré allemand qui ne
    ressemble en rien au parcours de combattant de l’assuré français.

    Pas d’attente et pas de rendez-vous à six mois. Pas de retard dans la prise en
    charge ! Tout est payé en tiers payant sans dépense pour l’assuré sauf 10 euros
    par trimestre. Comment cela ? C’est qu’il y a assez de médecins parce
    qu’ils sont mieux payés ; pas de pénuries, pas de déserts médicaux.

    Alors comment se décrit cette inconnue ? Toute maladie a un début, une période
    d’état, une période terminale. Plus on attend dans ce déroulé pathologique et
    plus cela coûte ; et ceci de façon géométrique (4, 16, 68, 300 en période
    terminale). Voilà la vraie bonne explication ! Faire vite si possible en un
    jour, n’est possible qu’en libérant les médecins. Libres, que font-ils ?

    Mise en place immédiate de tous les examens complémentaire dans le cabinet du
    premier médecin sans attendre plus de deux heures, pas la moindre somme à payer sauf un euro trimestriel tous les actes additionnés en cumul étant réglé rubis sur l’ongle par la Caisse des médecins à la fin du trimestre.

    Prise en charge de tous les examens médicaux et même prise en charge des
    Heilpraktiker (guérisseurs diplômés), prise en charge de tous les médicaments qui sont pourtant plus onéreux mais cinq fois moins prescrits que chez nous.

    Pourquoi ne jamais en parler ?

    • MOREAU

      Oui, enfin, les Heilpraktiker, mieux vaut s’en passer….

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